La peste de 1832, jointe à une administration défectueuse et trop indépendante du pouvoir central, a fait du pays le plus riche du monde l'un des plus pauvres et des plus malheureux.

20 janvier.—Les plaintes et les témoignages de mécontentement échappés hier à Hechtamet saltanè, la peine qu'il prétend éprouver à entretenir sur un pied convenable la maison d'un homme de son rang lorsqu'il a prélevé sur de maigres impôts les redevances à fournir au roi, ne l'ont pas privé du plaisir, gratuit j'en conviens, de se faire photographier à la tête de ses troupes et dans tout l'éclat de sa gloire militaire. Rendez-vous avait été pris, et ce matin je devais aller au palais; mais depuis deux jours la fièvre ne m'a pas laissé de répit; les accès violents ont fait place à un malaise ininterrompu; l'appétit, ce sauveur de toutes les misères, a disparu; avec la force physique est morte aussi la résistance morale. Bref, au moment de partir, je n'ai pas eu le courage de me mettre sur mon séant. Marcel a pris l'appareil et s'est dirigé vers la forteresse.

LES MOULINS DE CHOUSTER.

Il était accompagné de Mirza Bozorg, le secrétaire intime de Son Excellence, un Choustérien aux traits superbes. Le guide de mon mari est coiffé d'un turban de gaze bleue lamée d'or, spécial aux riches habitants de la ville qui ne peuvent revendiquer le droit de couvrir leur tête du turban de deuil conservé par les descendants chiites de Mahomet en souvenir du massacre de Hassan et de Houssein.

La kalè Selasil, demeure officielle du gouverneur de l'Arabistan, est bâtie sur un plateau rocheux au pied duquel s'écoule la dérivation du Karoun, désignée sous le nom de Chetet. Des constructions d'origine sassanide la défendent du côté de la ville. Seules les parties inférieures des murs sont bâties en pierres, tandis que les crêtes et les courtines élevées sur la place d'armes sont de réfection récente et construites en terre cuite. A en juger d'après la facilité avec laquelle on se fraye un chemin à travers les fortifications, ces murs seraient, en temps de guerre, d'un médiocre secours pour les défenseurs de la citadelle. Comme l'entrée du palais s'ouvrait sur un marécage boueux jauni par les ordures des chevaux campés autour de la porte, et qu'il était impossible à des piétons d'arriver sans se souiller jusqu'à la demeure du gouverneur, le mirza a ordonné à quatre soldats de pratiquer une brèche à la muraille, et c'est par cette ouverture que Marcel et l'homme au turban de soie ont fait leur entrée dans la forteresse des Chapour.

Le désordre de la première cour défie toute description. Elle est entourée de casernes appuyées contre les murs d'enceinte, et envahie par les soldats de la garnison. Au delà de cette singulière place d'armes se présente un canal de dérivation creusé à même le roc et mis en communication directe avec le Karoun. En cas de siège les défenseurs pouvaient ainsi s'approvisionner d'eau au cœur même de la citadelle. L'édifice qui couronne aujourd'hui le plateau ne rappelle en rien le château antique des princes sassanides: c'est un simple pavillon compris entre des emplacements de jardins. Arbres, fleurs, gazons, brillent également par leur absence. Les salles, les talars sont blanchis à la chaux; le sol, sans dallage, est dissimulé sous des nattes de paille et de tapis; les portes de bois blanc ont pour unique fermeture ces chaînes de fer que l'on enfile à un crochet planté dans la partie supérieure du chambranle. En revanche, du haut des balcons construits en surplomb au-dessus du fleuve, on jouit d'un admirable point de vue sur le Karoun, le Chetet, les montagnes des Bakhtyaris et trois ou quatre imamzaddès aux coupoles bleues, bâtis non loin de la célèbre Digue de l'Empereur (Bendè Kaiser), dont les ruines sont encore signalées par le remous des eaux.

Le hakem attendait avec impatience l'arrivée de mon mari. Afin de se donner une figure séduisante, il avait, la veille au soir, ordonné à son hakim bachy (médecin en chef) de lui cautériser les paupières; celui-ci avait largement profité de l'autorisation et mis les yeux de son maître en marmelade. Néanmoins on est toujours beau quand on est Kadjar et que l'on figure à la tête d'un régiment. Cinq ou six cents hommes, le plus grand nombre en guenilles, les plus élégants vêtus de ces uniformes en drap de rebut, vendus, dirait-on, à la Perse par tous les fripiers d'Europe, envahissent bientôt la cour et le jardin. Le kolah d'astrakan décoré d'une plaque de cuivre sur laquelle se détachent en relief le lion et le soleil, le ceinturon aux mêmes armes, donnent seuls quelque unité au costume de cette horde qui a la prétention d'être une armée.

Une heure se passe à faire mettre les hommes sur deux rangs et à reléguer au second les plus sales ou les plus fantaisistes. Puis les chefs commandent quelques mouvements difficiles: «Portez armes!—Arme bras.—Reposez armes.—En place, repos.» Et entre ces divers ordres, donnés dans un langage mi-parti iranien, mi-parti français et exécutés d'ailleurs avec une lenteur et une indépendance de mouvements vraiment charmantes, chaque officier reçoit des mains d'une ordonnance placée derrière ses talons un kalyan tout allumé. Il met son épée entre les jambes, tire consciencieusement quelques bouffées de tabac, regarde s'envoler la fumée et rend enfin la précieuse pipe à son serviteur. Le brave garçon ne la laissera pas inactive.

Les grandes manœuvres ayant pris fin, le hakem se place en avant de ses troupes. Attention! mon mari opère lui-même. Un défilé, véritable débandade, termine la fête. L'état-major, félicité par le chahzaddè sur la bonne tenue et l'instruction des hommes, vient, la figure rayonnante de fierté, s'asseoir sous le talar. Que la Russie veille à ses frontières quand il aura à sa disposition les canons commandés en Europe!