Cependant les attaques violentes dirigées par le Bab contre les vices du clergé ne tardèrent pas à ameuter contre lui tous les prêtres du Fars. Ceux-ci se plaignirent amèrement au roi et, entre-temps, engagèrent une discussion avec un adversaire qui les eut bientôt réduits au silence.

Mohammed chah montra peu d'émotion en apprenant les événements survenus dans le Fars. Doué d'un caractère mou et d'un esprit sceptique, il vivait en outre sous la tutelle d'un premier ministre plus porté à approuver en secret les attaques dirigées contre le clergé qu'à augmenter l'autorité des prêtres en prenant chaudement leur défense. Le roi se contenta d'interdire aux deux parties de disputer en public sur les nouvelles doctrines, et ordonna au Bab de s'enfermer dans sa demeure et de n'en jamais sortir.

Cette tolérance inattendue enhardit les Babys: ils s'assemblèrent dans la maison de leur chef et assistèrent en nombre toujours croissant à ses prédications. Celui-ci leur déclara alors qu'il n'était point le Bab, c'est-à-dire la «porte de la connaissance de Dieu», comme on l'avait cru jusqu'alors, comme il l'avait supposé lui-même, mais une sorte de précurseur, un envoyé d'Allah. En conséquence, il prit le titre d'«Altesse Sublime» et transmit celui de «Bab» à un de ses disciples les plus fervents, Mollah Houssein, qui devint, à partir de ce moment, le grand missionnaire de la foi nouvelle.

Muni des œuvres de son maître, le Journal du pèlerinage à la Mecque et le Commentaire sur la sourat du Koran, ouvrages qui résumaient alors les théories religieuses du réformateur, le nouveau Bab partit pour Ispahan et annonça au peuple enthousiasmé que l'Altesse Sublime était le douzième imam, l'imam Meddy. Après avoir réussi, au delà de toute espérance, à convertir non seulement les gens du peuple, mais même un grand nombre de mollahs et d'étudiants des médressès célèbres de la capitale de l'Irak, il se dirigea sur Téhéran, demanda une audience à Mohammed chah, et fut autorisé à lui soumettre ses doctrines et à lui présenter les livres babys. C'était un triomphe moral d'une portée considérable.

Pendant que le Bab prêchait dans la capitale et déterminait de très nombreux adeptes à s'enrôler sous sa bannière, l'agitation gagnait les andérouns. Dès son apparition, la nouvelle religion avait su intéresser à son succès les femmes, si annihilées par le Koran, en leur promettant l'abolition de la polygamie, considérée à juste titre par l'Altesse Sublime comme une source de vice et d'immoralité, en les engageant à rejeter le voile, et en leur attribuant auprès de leur mari la place honorée et respectée que l'épouse et la mère doivent occuper dans la famille. Toutes les Persanes intelligentes apprécièrent les incontestables avantages de cette révolution sociale, embrassèrent avec ardeur les croyances du réformateur et se chargèrent de propager le babysme dans les andérouns, inaccessibles aux hommes.

L'une d'elles, douée d'une éloquence entraînante et d'une surprenante beauté, devait soulever la Perse entière. Elle se nommait Zerrin Tadj (Couronne d'or), mais dès le commencement de son apostolat elle adopta le nom de Gourret el-Ayn (Consolation des yeux).

Gourret el-Ayn était née à Kazbin et appartenait à une famille sacerdotale. Son père, jurisconsulte célèbre, l'avait mariée, fort jeune encore, à son cousin, Mollah Mohammed. Admise chaque jour à entendre discuter des questions religieuses et morales, elle s'intéressa aux entretiens en honneur dans sa famille, apprit l'arabe pour les suivre plus aisément et s'appliqua même à interpréter le Koran. Les prédications du Bab furent trop retentissantes pour que Gourret el-Ayn pût en ignorer l'esprit; elle fut frappée des grands côtés de la nouvelle doctrine, se mit en correspondance suivie avec l'Altesse Sublime, qu'elle ne connut jamais, paraît-il, et embrassa bientôt toutes ses idées réformatrices. Peu après, elle reçut du chef de la religion la mission de propager le babysme, rejeta fièrement le voile, se mit à prêcher à visage découvert sur les places publiques de Kazbin, au grand scandale de sa famille, et conquit à la nouvelle foi d'innombrables adeptes; mais, bientôt fatiguée de lutter sans succès contre tous ses parents, elle les quitta sans esprit de retour, sortit de Kazbin, et à partir de cette époque se consacra à l'apostolat dont l'Altesse Sublime l'avait chargée.

Mollah Houssein et Gourret el-Ayn, tels furent en réalité les grands propagateurs du babysme, car Mirza Ali Mohammed, toujours enfermé à Chiraz, s'employait tout entier à coordonner les préceptes de la religion.

En quittant Téhéran, Mollah Houssein, suivi d'une nombreuse troupe de fidèles, s'était dirigé vers le Khorassan et n'avait pas tardé à arriver à Mechhed, où il espérait établir un centre important de prédications. Contre son attente, il y fut mal accueilli, maltraité même par le mouchteïd, qui osa lever son bâton sur lui; une sorte d'émeute s'ensuivit, et Mollah Houssein allait être chassé de la ville quand on apprit tout à coup la mort de Mohammed chah. A cette nouvelle, les Babys sortirent de la ville sainte et se dirigèrent vers le Mazendéran, dans l'espoir de faire leur jonction avec des enthousiastes conduits par Gourret el-Ayn. Le clergé du Khorassan, plus épouvanté des succès des Babys que ne l'avaient été les prêtres du Fars, ne s'en rapporta pas, pour détruire l'hérésie naissante, au zèle religieux du nouveau chah, Nasr ed-din, qui n'avait point encore eu le temps de procéder aux fêtes de son couronnement; il prit sur lui de diriger des émissaires sur les traces du Bab. Ceux-ci surexcitèrent violemment les populations des campagnes contre les réformés; des insultes on en vint aux coups, enfin on prit les armes. Mollah Houssein, inquiet du sort des convertis attachés à ses pas, songea à s'abriter derrière une place forte. Le tombeau de cheikh Tébersy lui parut favorablement situé; il le fit entourer de fossés et de murailles, y enferma des approvisionnements considérables, achetés ou réquisitionnés dans les campagnes, et donna dès ce moment à ses prédications un caractère plus politique que religieux: avant un an, à l'entendre, l'Altesse Sublime aurait conquis les «sept climats de la terre», les Babys posséderaient le monde et se feraient servir par les gens encore attachés aux vieilles doctrines; on ne parlait de rien moins, à Tébersy, que de se partager le butin de l'Inde et du Roum (Turquie).

Les fêtes du couronnement étaient enfin terminées; le nouveau ministre, l'émir Nizam, sentant que les querelles religieuses ne tarderaient pas à dégénérer en agitations politiques, envoya des troupes pour disperser les insurgés du camp de Tébersy. Elles furent d'abord battues à plusieurs reprises. Cependant de nouveaux renforts arrivèrent, et la place fut investie. Durant plus de quatre mois, les assiégés supportèrent de terribles combats et ne se déterminèrent à demander la capitulation qu'après avoir été réduits à la plus épouvantable famine. Maigres, hâves, décharnés comme des gens nourris depuis plusieurs jours de farine d'ossements et du cuir bouilli des ceinturons et des harnais, les Babys défilèrent semblables à des spectres devant leurs vainqueurs étonnés que, sur un millier d'hommes réfugiés dans Tébersy, il en restât à peine deux cents. On profita de l'état de faiblesse des vaincus pour les griser et, au milieu de la nuit, on les égorgea. Bien peu échappèrent au massacre, ordonné au mépris des articles de la capitulation.