LES TCHARVADARS LAVANT LES MOSAÏQUES.
Le hadji et ses serviteurs portent le costume des tcharvadars dans l'exercice de leur profession. Ils sont vêtus d'un large pantalon taillé comme un jupon de femme, d'une koledja d'indienne, serrée à la taille par une ceinture à laquelle vient s'accrocher la trousse des instruments nécessaires à la réparation des bâts et des licous. Pendant la saison froide, une jaquette de peau de mouton dont la laine est tournée à l'intérieur tandis que le cuir paraît au dehors, remplace la koledja. Une calotte de feutre marron, semblable à un chapeau boule sans ailes, couvre leur tête. Le chef de la caravane entoure cette calotte d'un ample foulard rouge. Cette sorte de turban est le seul indice de son autorité. L'usage de ces coiffures doit être bien ancien en Perse, car Hérodote en parle dans un chapitre où il met en parallèle la dureté du crâne des Égyptiens, habitués à vivre nu-tête, et la mollesse de celui des Perses, toujours couvert d'un épais bonnet de feutre. Les trois tcharvadars ont mis aujourd'hui des guivehs (chaussures de guenilles), destinées à laisser reposer leurs pieds fatigués; mais, lorsqu'ils sont en marche, ils chaussent des espadrilles faites d'un seul morceau de cuir, et entourent leurs jambes avec des guêtres attachées par de minces lanières tournant en spirale jusqu'aux genoux. Leurs rotules restent à découvert quand ils relèvent un pan de leurs larges pantalons dans la ceinture afin de marcher plus librement.
Khoremdereh, 6 mai.—A deux étapes de Sultanieh se trouve le plus joli village que nous ayons encore rencontré sur notre route depuis Tauris. De nombreux kanots arrosent la plaine au milieu de laquelle il s'élève. Dans les champs, le blé alterne avec de grandes plantations de peupliers et de coton. La végétation luxuriante des jardins et les murs de clôture recouverts de chèvrefeuille sauvage dissimulent les maisons basses du village; la seule habitation qu'on aperçoive au bout du chemin est celle du barbier de l'endroit.
PAYSAGE A KHOREMDEREH.
Le métier de dallak (barbier) n'est pas une sinécure; non seulement cet artiste rase la barbe des jeunes gens, mais encore la tête de tous les hommes, à l'exception de deux mèches de cheveux réservées comme ornement derrière les oreilles. Là ne s'arrête pas toute sa science: un bon barbier arrache les dents, pratique la circoncision et sait enfin purger et saigner selon la formule.
Le Figaro de Khoremdereh est en grande réputation dans le pays; le hadji, qui a eu recours à nos talents médicaux pendant le voyage et s'est bien trouvé d'avoir suivi nos ordonnances, est allé lui annoncer l'arrivée de deux célèbres confrères. La nouvelle s'est rapidement propagée dans le village, et, quand nous rentrons au logis après avoir abattu dans les jardins un nombre respectable de geais bleus et de tourterelles, nous trouvons notre chambre transformée en cabinet de consultation.
Les uns ont apporté leurs enfants ou amené leurs vieux parents; d'autres, les plus égoïstes, nous conduisent leur propre personne. La phtisie, les rhumatismes et l'ophtalmie sont les maladies dominantes. Joignons-y la saleté repoussante des femmes et des enfants, et j'aurai terminé cette triste énumération. Nos conseils sont aussi sages que prudents: vêtements de laine aux phtisiques, frictions aux rhumatisants, l'eau pure et le savon pour tout le monde.
Nous voici en plein délit d'exercice illégal de la médecine, mais notre conscience est en repos, car, si nous ne faisons pas de mal à l'exemple de nos confrères diplômés (ceux de France exceptés), nous n'acceptons aucune rémunération de nos peines, pas même les douze œufs ou la poule offerts d'habitude comme honoraires aux plus célèbres praticiens.
Remèdes et conseils, tout est gratuit; notre succès est étourdissant. Après avoir donné en public une vingtaine de consultations peu variées, nous sommes forcés de fermer notre… cabinet: nous avons besoin de repos avant de prendre le chemin de Kazbin.