Les fortunes diverses de Kazbin sont écrites sur les murs de briques de la masdjed Chah. La salle à plan carré du mihrab et sa lourde coupole rappellent les constructions de Haroun al-Raschid. Les frises et les rinceaux stuqués, précieuses reliques de l'art persan au douzième siècle, sont formés de fleurs traitées dans un sentiment très réaliste, entourant de leurs délicats entrelacs des caractères compliqués. Cette décoration, exécutée sous la domination des princes Seljoucides, est contemporaine de la restauration de l'édifice devenue nécessaire après les tremblements de terre qui, aux onzième et douzième siècles, dévastèrent et ruinèrent la ville.
Pendant plus d'une heure et demie nous parcourons la mosquée en tous sens jusqu'à ce que le soleil, d'aplomb sur nos têtes, vienne rappeler à notre guide que les mollahs vont bientôt annoncer du haut des minarets l'heure de la prière de midi. Le moment est venu de regagner l'hôtel. A peine sommes-nous sortis et arrivés sur la place du Marché, que la voix sonore du prêtre retentit; les fidèles accourent de tous côtés et se précipitent dans le sanctuaire, sans se douter de la profanation qui vient de s'accomplir.
12 mai.—Je me promenais ce matin vendredi dans les faubourgs, quand le son d'un instrument de cuivre a frappé mon oreille; au milieu d'une place éloignée des routes de caravanes, une foule nombreuse était rassemblée. Elle assistait à une tragédie religieuse ayant pour sujet la mort des descendants d'Ali, Hassan et Houssein, tués sur les ordres des khalifes. Les drames sacrés sont spéciaux à la secte chiite, et, dans ces jours de douleurs où ils entendent raconter l'histoire des martyrs de leur foi, les Iraniens s'excitent à la haine la plus violente contre les Sunnites, auteurs du massacre des descendants légitimes de Mahomet.
Il n'y a point à Kazbin, comme à Téhéran, de salle où l'on puisse déployer une brillante figuration; les spectateurs, assis sur leurs talons, sont groupés autour d'un espace libre réservé aux acteurs: d'un côté, les femmes voilées; de l'autre, les hommes coiffés du bonnet rond des paysans. Pour tout accessoire, un tapis jeté à terre, sur lequel reposent un sabre et une aiguière; le bleu intense du ciel remplace la toile de fond, et un brillant soleil le pâle et fumeux éclairage de nos théâtres. Deux enfants coiffés d'immenses turbans verts jouent dans ces mystères le rôle des chœurs antiques dans les tragédies grecques et disent sur un rythme musical des lamentations qui arrachent des larmes à tous les spectateurs. Dans les moments pathétiques les acteurs joignent leurs sanglots à ceux de la foule, et le traître lui-même, dont la figure est couverte d'un capuchon, pleure et gémit sur sa scélératesse et sur ses iniquités. Les femmes laissent échapper des hoquets de douleur ou des paroles de commisération à l'adresse des victimes, frappent leur poitrine et leurs épaules; puis, quand ces témoignages d'émotion ou de piété paraissent suffisamment prolongés, elles se calment et reprennent la conversation enjouée interrompue quelques instants auparavant. L'orchestre, composé d'un tambour et d'une trompette, se tient debout au coin du tapis et renforce par des accents discordants les hurlements pieux de l'assistance. Non loin de là, un gros homme assis sur un siège de bois trône avec la satisfaction d'un impresario présentant au public une troupe de choix.
En abandonnant ce spectacle, nous nous dirigeons vers une coupole émaillée qui recouvre, dit-on, le tombeau d'un enfant de deux ans, fils de l'imam Houssein. Un vaste cimetière précède la porte d'entrée du monument. Des femmes assises au pied des tombes causent avec leurs amies tout en mangeant des chirinis (bonbons). Sur des dalles funéraires récemment placées, des veuves ou des mères gémissent en mesure et entrecoupent leurs sanglots de psalmodies du caractère le plus lugubre sans que leurs voisines paraissent compatir à leur douleur. Elles portent toutes un costume uniforme. Riches et pauvres passent, avant de sortir, de vastes chalvars (pantalons à pieds) et s'enveloppent dans les immenses plis d'un tchader (tente) gros bleu. Ce manteau est jeté sur la tête et retenu par un roubandi (lien de figure blanc) fait d'étoffe épaisse et descendant jusqu'aux genoux. Un grillage à mailles serrées ferme en partie une fente fort étroite ouverte à la hauteur des yeux. Quand une femme est ainsi empaquetée, fût-elle jeune ou vieille, grasse ou maigre, imberbe comme l'enfant qui vient de naître ou barbue comme un sapeur, bien jaloux serait celui qui la reconnaîtrait.
Auprès de la porte de l'imamzaddè j'ai aperçu un escalier conduisant à une terrasse. Il faut gagner ce point culminant si je veux assister à la sortie de l'office du vendredi. D'abord nul ne fait attention à nous, mais bientôt la prière se termine, un vieux mollah aux traits durs et sévères paraît dans la cour et, sur les indications d'autres prêtres, tourne les yeux vers l'étroite retraite où nous avons casé notre «impureté». Le vieillard grimpe le rapide escalier; quelle n'est pas ma surprise quand, au lieu d'être invités à déguerpir au plus vite, il nous offre de visiter le tombeau récemment restauré!
L'édifice est carré; au-devant de sa façade principale, décorée de mosaïques, un porche hypostyle dont les colonnes sont revêtues de losanges de glace donne accès dans le sanctuaire. Au milieu d'une salle tapissée d'ornements de glaces biseautées se détachant sur un fond de stuc blanc, se trouve un grand sarcophage doré; il repose directement sur le sol et est entouré d'une grille d'argent portant aux quatre angles de grosses boules de même métal. Cette décoration simple et brillante tout à la fois est du plus heureux effet. Des tapis étendus sur le dallage, des lampes de cuivre suspendues à la coupole, quelques versets du Koran écrits en beaux caractères et attachés à la grille du tombeau, des lambeaux de vêtements déposés sur le sarcophage comme ex-voto parent le sanctuaire, dans lequel se presse une foule recueillie. Les fidèles entrent après avoir déposé leurs babouches à la porte, s'agenouillent, inclinent la tête jusqu'à terre, se relèvent, posent les mains sur la grille d'argent et font trois fois le tour du sarcophage dans la même position. Aux angles ils baisent pieusement la boule après l'avoir touchée de leur front, tout en marmottant entre leurs dents des prières arabes dont la plupart d'entre eux ne comprennent pas le sens; puis ils se retirent à reculons, en faisant à chaque pas une profonde inclination. Près du tombeau, deux petites salles sont réservées aux desservants de l'imamzaddè. Les murailles sont dorées; sur le fond métallique se détachent de charmantes arabesques rouges, bleues, vertes, harmonisées par le jour discret que laisse pénétrer une verrière colorée. Dans la direction de la Mecque se trouve le mihrab, couvert d'une longue draperie dissimulant un portrait dont on ne voit que le cadre.
Sur ma demande on lève le voile, et j'aperçois une peinture d'une exécution des plus médiocres. Elle représente un homme aux traits accentués, coiffé d'un haïk retenu autour du crâne par une corde de poil de chameau et vêtu d'une robe de laine brune. L'image reproduit très exactement le type des chefs de caravanes arabes. C'est, paraît-il, un portrait de Mahomet: il est très singulier de le retrouver dans une mosquée, la religion musulmane interdisant la reproduction de la figure humaine.
On nous fait asseoir, et le bon mollah notre introducteur nous prie d'attendre quelques instants le café préparé à notre intention.