«Que vient faire à pareille heure dans le village cette petite troupe à la tête de laquelle nous apercevons des cavaliers armés?

—Nous avons perdu notre chemin, répliquent les muletiers, et nous voudrions bien, de peur des voleurs, mettre nos bêtes en sûreté, au lieu de camper dans les champs.»

Sur cette belle et tranquillisante réponse, dans laquelle il n'est même pas question des voyageurs, on nous signale la maison du ketkhoda, la plus vaste du village, où les mulets trouveront, paraît-il, une hospitalité digne d'eux. Le tcharvadar frappe à la porte indiquée; elle s'ouvre, et nous pénétrons, après avoir longtemps parlementé, dans une galerie sombre conduisant au jardin. Sous les arbres s'étend, carrelé, en briques cuites, un large parvis servant en été de chambre à coucher. Prudents ou frileux, les habitants de cette demeure ne se sont pas encore aventurés sur leurs terrasses. La nuit est si claire qu'on distingue nettement les traits de tous les dormeurs allongés les uns auprès des autres sur leurs couvre-pieds pliés en quatre doubles.

La meilleure place sur le dallage est mise à notre disposition; le ketkhoda, surpris tout d'abord de nous entendre exprimer des doutes sur la salubrité d'un aussi bel emplacement, fait ouvrir les portes du talar. Le campement est bientôt organisé, et tout rentre dans le silence et le calme, interrompus par notre arrivée.

15 juin.—A l'aurore Marcel donne l'ordre de se remettre en route, afin de profiter des heures les plus fraîches de la matinée. La caravane traverse d'abord les nombreux canaux qui, la veille, ont arrêté sa marche et se dirige vers une bande rougeâtre signalant à l'horizon le commencement du désert. La campagne présente en cette saison un aspect d'une surprenante fertilité; les champs, soigneusement cultivés, sont coupés par de grands bouquets de verdure disséminés sur tous les points de la plaine; à perte de vue s'étendent des moissons dorées et des plantations de pavots blancs tout en fleur. C'est le moment de la première récolte de l'opium. Les têtes déjà mûres sont légèrement incisées sur le côté avec un instrument tranchant, et la liqueur qui s'en écoule est recueillie dans une tasse attachée au doigt du paysan chargé de ce travail. Ces incisions, renouvelées trois fois de quinzaine en quinzaine, laisseront écouler tout le suc de la plante.

PANORAMA DE VÉRAMINE.

Au bout de quatre heures d'une marche difficile à travers des récoltes que nous sommes obligés de fouler aux pieds, à la grande colère des villageois, je distingue dans le lointain une haute tour couronnée d'un toit conique et la coupole émaillée d'une mosquée s'élevant au-dessus d'un fouillis de verdure sombre étendu sur plusieurs kilomètres de longueur. C'est le village de Véramine. Bientôt après l'avoir aperçu, nous nous engageons dans un chemin compris entre des jardins enclos de murs de terre.

Les cerisiers, les abricotiers, les pruniers et les pêchers, serrés en taillis impénétrables, mêlent leurs fruits si abondants, qu'ils dissimulent en partie le feuillage sous leurs grappes colorées. Des mûriers gigantesques sont habités par une multitude de gamins occupés à picorer les mûres blanches et rouges, grosses comme des œufs de pigeon, ou à les gauler légèrement et à les recueillir sur des nattes de paille étendues tout autour des arbres; à l'abri de haute futaie s'étalent des touffes de grenadiers aux fruits verts et aux fleurs rouge sang.

Véramine, pays essentiellement agricole, n'a pas de caravansérail convenable; mais le docteur Tholozan n'a rien oublié et nous a pourvus de si pressantes recommandations, que le ketkhoda s'est empressé de mettre à notre disposition une partie de sa maison. La chaleur est extrême au moment de notre arrivée; néanmoins, les visites de politesse échangées, nous poussons une reconnaissance du côté de la masdjed djouma, superbe édifice aujourd'hui ruiné et dans lequel on ne fait plus la prière faute de trouver un emplacement où l'on puisse invoquer Allah sans risquer de recevoir un pan de mur sur la tête. Grâce à cet état de délabrement, il est permis aux infidèles d'entrer dans la mosquée et de se faire écraser tout à l'aise, si cela leur est agréable.