«Avant d'aller chercher le thé, lui dis-je, donnez-moi une chambre où je puisse déposer mes armes et dormir en toute tranquillité.»

L'hôte reprend sa lampe et me conduit alors tout au bout du jardin, sur une nouvelle terrasse, entourée d'arbres au pied desquels coule en murmurant une eau fraîche et limpide. Comment ne pas me déclarer satisfaite? je suis dans l'appartement le plus somptueux, le mieux ombragé et le moins aéré de tout l'établissement. Il faut s'accoutumer à coucher à la belle étoile; les mafrechs sont apportés, les lahafs (couvre-pieds) jetés à terre, et je m'endors bientôt du sommeil du juste.

L'étape a duré dix heures; à son lever, le soleil ne saurait interrompre mon repos. Ses rayons, tamisés par la verdure placée au-dessus de ma tête, parviennent d'abord fort adoucis, puis ils se font jour à travers les interstices du feuillage et me brûlent le visage; le charme est rompu: il est impossible de dormir plus longtemps. Cela serait d'autant moins facile qu'il vient d'arriver quelques demoiselles de Téhéran dont les rires et les cris aigus retentissent sous les bosquets. Je ne suis pas fâchée d'apprendre que:

Les rendez-vous de bonne compagnie

Se donnent tous dans ce charmant séjour,

et que l'Étoile du berger se lève en Perse avec le soleil.

A sept heures nous quittons ce jardin hospitalier aux amours, où le mobilier des chambres et l'entretien des constructions sont si peu coûteux, et laissons aux groupes joyeux le loisir de se divertir tout à leur aise, loin des regards indiscrets.

Nous voici à la porte de Téhéran. Elle est surmontée d'un grand panneau de faïence sur lequel on a retracé en couleurs criardes les exploits de Roustem. Nous passons devant les douaniers et prenons la direction du quartier européen. Cette entrée est vraiment indigne d'une capitale dont l'accroissement a été si considérable depuis quelques années. Il faut traverser de longs bazars larges de quatre mètres à peine, dont le sol est semé de puits communiquant avec les kanots d'arrosage. Les mendiants et les enfants qui grouillent sur les tas d'ordures; les convois de fourrage vert arrêtés par toutes les bêtes qui les croisent, au grand mécontentement des propriétaires du foin, les chiens écrasés, les gens que frôlent les roues des voitures, se mêlent dans un chaos indescriptible, accompagné des injures et des imprécations échangées entre les écraseurs et les écrasés.

Le bazar devient même dangereux pour les cavaliers et les piétons quand les voitures des fonctionnaires persans ou des représentants diplomatiques s'engagent dans ses voies étroites, où les cochers, déjà empêchés de guider leurs attelages, sont forcés d'éviter avec le même soin les puits et les montagnes de décombres. Malgré toutes ces difficultés, une voiture, c'est la règle, doit toujours marcher au grand trot, et tout bon Téhéranien serait très humilié si son automédon ralentissait la vitesse quand il se présente des obstacles. Le maladroit qui se sera fait écraser s'en prendra à lui seul ou à Allah de sa mauvaise chance. Ce ne sont point en tout cas les sergents de ville qui viendraient mettre un peu d'ordre dans la bagarre: ils ont bien d'autres intérêts à sauvegarder.

Un vol de soixante tomans (six cents francs) a été commis il y a quelques jours dans une légation: un domestique nègre sur lequel pesaient de graves soupçons a été livré à la justice. Celle-ci, après avoir interrogé l'accusé, a déclaré les charges insuffisantes et l'a fait relâcher. A peine libre, le nègre a avoué le larcin au chancelier et lui a appris en même temps que les soixante tomans lui avaient été confisqués en échange de sa liberté. Dévaliser les voleurs est, on le conçoit, une occupation trop lucrative et trop absorbante pour laisser à la police le loisir de songer à la sécurité publique. Aussi bien, quand un Persan est volé, a-t-il deux préoccupations: éviter d'abord que les agents ne soient instruits de sa mésaventure et obtenir, si l'affaire s'ébruite, qu'ils ne prennent pas sa cause en main. Il a ainsi quelque chance de retrouver les objets perdus; tandis qu'il est sans recours quand le produit du vol a eu le temps de passer des mains des larrons dans celles des policiers. Lorsque le service de la sûreté consent à rester neutre, la personne lésée engage un certain nombre d'espions; ils parcourent les bazars, les bains et surtout les petits établissements où les gens du peuple vont boire du thé, de l'arak, fumer le kalyan, et finissent par surprendre, au milieu des confidences de gens abrutis par l'ivresse, des renseignements qui les mettent sur la trace des voleurs. Chacun étant autorisé à se faire justice, il suffit alors de quelques coups de bâton pour obtenir la restitution des objets dérobés.