— Tu vois bien qu’il n’y entend rien à faire des portraits, ce Parisien de malheur. Est-ce qu’on fait le portrait des gens en habits de travail ? Ça ne s’est jamais vu !

Un doute, tout de même, se faisait dans l’esprit de Victorin. Si M. Jean d’Auriol, qu’il avait reconnu, et M. le Maire, en qui il avait toute confiance, n’avaient pas répondu au peintre, c’est donc qu’ils ne trouvaient pas que l’artiste eût tort ? Est-ce que les élégances d’Arlette n’étaient pas ce qu’il en pensait, lui, Victorin ?… Bah ! après tout, qu’importait ? L’artiste pouvait se tromper ; M. le Maire et M. Jean d’Auriol n’ont pas osé le contredire, pas plus que moi-même. Et puis ce n’était pas la robe et le chapeau d’Arlette qu’il aimait, après tout, voyons ! Et Arlette, noyée dans ses larmes, lui paraissait si touchante !

Il la raccompagna chez elle, en lui disant des paroles douces. Dans la rue, elle ne répondait pas. Mais une fois arrivée dans sa maison, elle éclata en cris de rage :

— Vous avez bien raison, ma mère, de me répéter souvent que, des hommes, le meilleur ne vaut rien ! C’est dans des moments comme ça qu’un fiancé devrait se montrer ! Et il n’a pas soufflé mot, Victorin ! Tu ne pouvais pas lui dire ce que tu penses, Victorin ! J’aurais cru, véritablement, que tu avais « un peu plus de chose », mais non, rien ! Tu l’as laissé dire, me tourner en ridicule. Et m’offrir son sale argent, — qu’il faudra bien accepter, ma mère, puisqu’il me le doit, m’ayant fait perdre la demi-journée. Sûr qu’il me le doit, — et double, et avec une « indanité », comme il dit. Mais, j’aurais voulu un défenseur. Il est joli, mon défenseur !… Non, non, laisse-moi, Victorin, il faut que ça me passe, la colère, et j’en ai pour quelques jours. Qu’est-ce que je vais leur répondre, aux autres, quand je retournerai là-bas, et qu’ils demanderont à venir voir mon portrait dont j’étais si fière d’avance ? Il ne pouvait pas rester où il était, ce monsieur peintre ?… Tout le pays va savoir ça ; et on en parlera longtemps, du portrait de la gavotte… Tu vois bien que je ne peux plus rester aux Mayons ! Mais je n’avais pas besoin de cette raison de plus pour m’en aller… Tu me rejoindras quand tu voudras, à Marseille ou ailleurs, là où j’irai ; mais je ne veux plus, je ne peux plus demeurer ici, où personne ne voit mes mérites, pas même toi, qui as été lâche aujourd’hui, oui, lâche ! A ta place, je lui aurais dit ma façon de penser, à ce Parisien ; et, s’il s’était fâché, je lui aurais laissé sur la figure la marque de mes cinq doigts ! — Mais non ! tu étais là planté, le carnier au derrière et le fusil au dos, avec l’air bête d’un santon de bois !

C’était la première fois qu’elle se montrait à Victorin dans un accès de rage, — et qu’elle l’injuriait.

— Je te pardonne, dit-il doucement, parce que tu pleures, mais tu regretteras demain de m’avoir parlé ainsi.

Il la quitta.

Aveuglée par la colère, elle le laissa partir.

— Et puis, pensait-elle, il faut bien qu’il s’habitue, s’il devient mon mari, à comprendre qu’il n’est pas le maître. Les femmes, aujourd’hui, sont libres.

Chacun comprend à sa manière la liberté.