La monstruosité de cette indifférence fut comme un coup de fouet qui cingla le père, mit tout son sang en révolte. L’indignation, la colère affluèrent dans son cerveau. Littéralement, il vit rouge… il eut une envie intérieure, mais intérieurement réalisée ! de bondir sur le jeune homme, de le prendre à la gorge ; et de serrer, à l’étouffer, cette stupidité… Aux temps antiques, il l’eût fait, — et c’eût été, dans l’histoire, un exemple, souvent cité, de patriotisme romain.
Maître Augias, par un grand effort, se ressaisit ; réfléchit longuement…
— Ce mouvement de fureur, qui vient de m’aveugler un instant, songea le vieux philosophe, — c’est l’esprit même de la guerre, la haine de race, qui mord et tue avant tout… J’ai mieux à faire…
Et l’homme moderne, calme, prononça tranquillement :
— Mon pauvre garçon ! notre pays a fait, il y plus d’un siècle, une révolution terrible pour abattre les tyrannies françaises, qui, comparées à celles de la Prusse et de l’Allemagne, étaient inoffensives, pleines de civilisation, de politesse et de grâce. Il y a une contradiction imbécile entre ton acceptation éventuelle de la victoire allemande et tes prétendues idées libertaires et pacifiques. Tu prétends haïr la guerre et il te serait indifférent, dis-tu, de devenir Allemand, c’est-à-dire soldat avant tout, et quel soldat ! soldat esclave d’une discipline de fer, ayant, pour avenir promis, la conquête brutale du monde, à laquelle des officiers nobles te feraient marcher — pardon, si je t’offense ! — à grands coups de pied dans le derrière, et de cravache dans la figure. Si nous avions un empereur en France comme ils en ont un en Allemagne, et même honorable, tu réclamerais sa tête tous les matins… tu voudrais la guerre civile… Eh bien, mon garçon, tu as, dans la présente guerre avec l’Allemand, une fameuse occasion de prouver la sincérité de tes sentiments d’homme libre, et de marcher, conformément à tes idées, contre la plus abominable des tyrannies et contre le militarisme le plus sanglant et le plus avilissant… Allons, en avant, mon gaillard ! pour la liberté du monde, et pour le triomphe de la paix ! Sinon, — comme j’ai lieu de le craindre, — tu n’es que le dernier des crétins ou le pire des menteurs.
Sous l’insulte paternelle, Augustin ne broncha pas.
Maître Augias le considéra en silence un long moment, et dit enfin :
— En te quittant, et pour me consoler, j’irai, dès mon arrivée aux Mayons, voir les Bouziane. Leur Victorin est plus près que toi de mon cœur, plus près cent fois. Adieu, Augustin, je t’ai serré dans mes bras tantôt en arrivant, je regrette de ne pas faire de même en te quittant, mais tu m’en as ôté le désir.
Il s’éloigna d’un pas ferme ; puis, se retournant, au moment de sortir, il ajouta :
— Adieu… quand tu auras retrouvé une patrie, tu trouveras un père.