Et nos pères avaient raison de tenir à l’usage, aujourd’hui perdu, de faire manger la femme après les hommes, sans l’offenser, et bien au contraire, c’est-à-dire lorsqu’enfin elle peut prendre sa nourriture en toute tranquillité.
Sur cette terre de souffrance où il faut travailler, le travail, si on le distribue avec intelligence, se fait plus vite et mieux, pour le plus grand avantage de tous et de chacun. Telle était du moins la pensée des Bouziane, depuis des siècles, — depuis le jour où leurs ancêtres sarrazins étaient venus en terre de Provence, se mêler aux Liguriennes et fonder une race toujours vivante et prospère.
Pendant tout le repas, le père et le fils n’échangèrent pas cinq paroles. Ils mangeaient et buvaient en silence, tandis que, dans cette ombre, leurs corps apaisés, exhalant le soleil du matin, reprenaient fraîcheur lentement.
Le père ne s’étonnait point que le fils n’eût pas répondu sur-le-champ à son objurgation sévère. Il comptait que Victorin verrait son « devoir » (il se servait de ce mot) et qu’il s’y tiendrait, une fois averti. Et puis, les choses de sentiment, de passion, d’intérêt même, on n’y saurait penser toujours. Quand on travaille « chez nous » — on est tout au spectacle de ce que l’on fait. Pour l’heure, les hommes mangeaient. Tout le matin, on avait « foulé », tout à l’heure on foulerait encore ; et dans leur tête — pleine de la vision d’une aire qui flamboyait sous des éparpillements de longues pailles d’or, entremêlées et rigides, et où tournent inlassablement les deux chevaux au train monotone — il n’y avait pas place pour les raisonnements.
Ils étaient allés se coucher un instant à l’ombre des mûriers, près du puits, faire un peu de sieste. L’un s’était dit : « Il ne l’épousera pas », l’autre : « Bien sûr que je l’épouserai » ; mais c’était tout ; cela s’était murmuré en eux une fois ou deux, et cela, aussitôt, avait été couvert par le frappement du pied des chevaux dans la paille où le grain jaillit sourdement de l’épi… « Hue ! le Rouge ! — T’arrête pas, le Blanc ! Hue donc et fais courage ! » Puis un peu de somnolence était venue ; et quelque chose comme une nuit claire et douce avait voilé à demi le tableau ensoleillé qu’ils avaient tous deux sous le crâne.
La sieste finie, ils reprirent leur besogne ; et cela ne changea rien en eux, puisque, même, durant leur repos, ils avaient revu en imagination ce qu’ils revoyaient maintenant en réalité. Sous les pieds des chevaux, les longues pailles rigides et fines bruissaient, et, tout le long de chacune d’elles, le soleil allumait une fine aiguille de feu ; et ces millions d’aiguilles longues, ces traits de feu, sans cesse se croisaient et se décroisaient… Au milieu de cet embrasement, les chevaux viraient, viraient, dépiquant le blé encore et encore. Victorin, au centre de l’aire, faisait passer les longes derrière son dos, de sa main droite dans sa gauche ; le père Bouziane, la fourche au poing, patiemment, lançait sous le pied des bêtes de nouvelles gerbes, les éparpillait, les renouvelait sans cesse ; et, ainsi occupés, le père et le fils, tous deux suaient, brûlants de vie, dans un flamboiement de lumière opulente et de joie physique.
Le soir vint ; le feu torride cessa de tomber du ciel, comme ruissellent les grains d’un crible, sur la terre crevassée ; une douceur se fit, qui gagna cultures et bois comme une marée les rivages ; le jour, si longtemps exaspéré, s’apaisa, se mêla enfin de rêverie ; tout ce que, tantôt, il enveloppait, accablant, ne pouvait alors penser qu’à lui ; maintenant les choses se reprenaient ; elles se ressaisissaient, faisaient retour sur elles-mêmes ; la vie individuelle des plantes et des êtres se retrouvait ; tous les puits clos de la plaine s’ouvraient à cette heure pour donner aux bêtes et aux gens un peu de leur trésor d’obscure fraîcheur ; une poulie lointaine criait faiblement, avec le charme d’un appel d’oiseau qui cherche un abri pour la nuit ; c’était l’heure où les amoureux, revenant du travail, rencontrent, près des margelles, les belles fiancées qui vont quérir l’eau pour le repas du soir…
Alors les deux Bouziane ramenèrent leurs chevaux à l’étable ; et, comme ils arrivaient près du puits, Victorin, répondant enfin aux paroles que son père avait prononcées le matin, lui dit :
— Et pourquoi, mon père, que je ne l’épouserais pas, Arlette ?
Le père Bouziane éprouva dans son cœur une secousse. Cependant il n’en fit rien voir.