— C’est à ce moment, dit-il, que le démon, profitant du mal accompli par un infâme, troubla la netteté de votre intelligence. Il ne fallait pas conclure à l’infamie de tous d’après celle d’un seul. Mon fils, le prêtre est un homme, guetté par les passions. L’héroïsme de l’entier renoncement n’est pas facile à tous. Les saints ne sont pas innombrables. Mais il ne faut jamais oublier que, même lorsque, à l’autel, elle est élevée par des mains indignes, l’hostie reste toute blanche.
Pablo n’écoutait plus. Ses rages l’avaient ressaisi ; il jeta un regard haineux sur le prêtre qui le blâmait ; et, s’exaltant dans une sorte de fureur sacrée, il rappela, en apôtre accusateur, les périodes les plus douloureuses dans l’histoire des peuples trahis par de mauvais bergers.
Ses récentes lectures lui fournirent, contre l’iniquité du monde, les éléments précis d’une diatribe qui, de parole en parole, s’enflait du souffle de sa colère passionnée ; ainsi la vague appelle la vague sous le fouet de l’orage. Sa voix grondait ; son esprit fulminait. Un Savonarole n’eût pas désavoué cette éloquence inattendue et vraiment formidable… Voici qu’il s’écriait : « N’invoquez pas l’ignorance des siècles lointains ; — les maîtres d’alors avaient, aussi bien que nous et plus près d’eux, le Christ tout entier, c’est-à-dire toute la vraie science des cœurs… et ils la foulaient aux pieds ! » Il dit, et, pour conclure, rassembla, comme en un faisceau, de grandes invectives qui s’achevèrent en malédictions…
Tout à coup il s’arrêta, vraiment épuisé par tant de violence ; et, sa voix retombant à de calmes notes plaintives qui inspiraient la pitié, il murmura, comme l’apôtre lorsqu’il trouva vide le Tombeau : « J’avais un Dieu… voici que je ne l’ai plus… qu’en avez-vous fait ?… où l’avez-vous mis ? »
Le visage du moine n’exprimait plus que de la tristesse. Il se tut.
Après avoir respecté un moment son douloureux silence, l’évêque lui dit avec bonté :
— Mon fils, la force de vos indignations et de vos regrets, est terrible. Vos repentirs ne pourraient-ils l’égaler ? Vous demandez la justice aux hommes ? Peut-être n’est-elle pas de la terre !… Vous avez fait de votre beau désir la pire des damnations. Que cela vous soit compté ! Mais, croyez-moi, quittez votre genre de vie, fuyez les cavernes ; combattez en vous la rage stérile ; rappelez-vous vos prières d’enfant… Vous les murmuriez tout à l’heure…
Il ajouta :
— N’avez-vous jamais vu de bons prêtres, animés par le pur esprit de sacrifice et d’amour ? Ils sont légion, ces consolateurs de toutes douleurs, physiques et morales. N’avez-vous jamais vu nos bons curés de campagne quitter leur repos, en pleine nuit, pour porter à un mourant, ou à sa famille désespérée, les paroles de son cœur ? Ne les avez-vous pas vus partager, avec des mendiants, le dernier et pauvre pain du presbytère ? leur donner des chaussures neuves lorsqu’eux-mêmes marchent avec des souliers qui prennent l’eau ? Pourquoi ne regardez-vous que du côté où règne le mal ? Si le bien ne faisait pas équilibre au mal, songez que le monde s’écroulerait. L’essence de la vie est amour. La poule assemble autour d’elle ses petits qui se réfugient sous son aile, selon l’image évangélique ; et elle les nourrit de ses privations.
— Cela est vrai, intervint Gaspard ; et mon curé ne m’a laissé que de bons souvenirs.