Elle leva sur lui des yeux où passait une émotion de reconnaissance. En vérité, oui, elle lui était reconnaissante de ce qu’il faisait si bonne et si prompte réponse à l’intérêt qu’elle lui portait. Quelle gloire pour une jeune femme de dominer, diriger, transformer, cet homme d’action !

— N’est-ce pas affreux, reprit Gaspard, et sot autant qu’affreux, que les hommes, qui reprochent à Dieu de les avoir voués à mille maladies et douleurs inévitables, inventent eux-mêmes, contre eux-mêmes, les pires maux, tels que la guerre, laquelle contient toutes les douleurs ? Pour mieux se martyriser, ils perfectionnent avec soin, de siècle en siècle, les engins de mort. Et comment les plus doux des civilisés pourraient-ils faire autrement, puisque leur devoir, devant Dieu même et devant leur postérité, est de défendre, contre les races restées animales, le trésor des peuples, l’héritage dont ils ont le dépôt, à eux transmis par des générations et des siècles ? Avec raison et justice, ils deviennent féroces contre les féroces. Tuer, retuer, tuer encore, faire de la barbarie menaçante un charnier, pour que la civilisation des cœurs survive, voilà le mot d’ordre épouvantable à quoi les meilleurs sont réduits ; et ce mot d’ordre nous est signifié par ces ruines qu’on devrait relever pour l’enseignement des nations à venir.

— Je vois que l’écolier de M. de Volney a su profiter de ses leçons ! s’écria Mme de Lizerolles, enthousiasmée.

— Le roi de France, madame, ou le gouverneur de la Provence, devrait faire relever ces ruines. Elles parlent haut à qui sait comprendre[13] !

[13] Après la victoire du XXe siècle sur les barbares de Germanie, les Provençaux dresseront, à notre appel, un simple bloc de pierre sur les fondements qui restent du Trophée de Marius ; et on gravera dans le bloc deux dates, célébrant deux victoires, remportées sur le même ennemi, à vingt siècles d’intervalle : 102 av. J.-C. — 1918.

— Hélas ! dit Mme de Lizerolles, la force des instincts animaux qui persistent dans l’homme est telle que si, au jour du suprême jugement, les chairs et les os se rejoignent pour refaire des formes humaines, il est à craindre que des hordes de ressuscités haineux attaquent, sous l’œil de Dieu même, le monde des élus.

— En ce cas, dit Gaspard, ces hordes-là seront assurées d’une dernière défaite ; car s’il est dans la destinée du diable de combattre les anges, la destinée de ceux-ci est de tenir, tôt ou tard, les démons cloués sous leur lance, et réduits à l’impuissance comme le dragon sous l’épieu de saint Michel ! Quand le diable se mêle de lutter avec l’ange, la fin du combat est connue d’avance.


Le gentil cavalier et sa gente compagne eurent, par la suite, plus d’une fois, de ces conversations dans lesquelles Gaspard, loin d’oublier ses projets, puisait au contraire une conscience nouvelle de la justice, et le désir d’en hâter l’avènement. Bien entendu, l’amour était aussi l’un des sujets qui revenaient souvent dans leurs conversations ; et le petit livre de l’abbé Chaulieu, qui avait perdu la marquise de La Gaillarde, appartenait à la bibliothèque de Mme de Lizerolles.

Jean-Jacques était là, du reste, pour flatter leur sensualité de jeunesse. Ils lurent ensemble, dans les Confessions, la scène des cerises cueillies et lancées du haut de l’arbre comme de rouges baisers envoyés du bout des doigts.