— Vous serez, pour vous reposer de vos allures magistraturales, deux bons gros négociants en grains, très riches, riches énormément, mais un peu sots… Il vous sera licite d’exagérer ; c’est en cela que l’esprit consiste, et c’est cela qui sera comique ; le contraste !… Plus vous aurez l’air de ne rien comprendre, plus vous serez drôles. Rien n’est drôle, en effet, comme des gens d’esprit forcés de garder un air niais ; au fond, pour vous, ce sera facile… Vous me verrez tout à l’heure, dans un instant, en cuisinier… J’aurai l’air plus bête que vous.
Et comme Marin s’éloignait d’eux, Leteur dit à La Trébourine :
— Il joue là un jeu dangereux, où nous trouverons peut-être l’occasion de le faire déposer par le Roi, tout simplement. Vous ou moi, nous pourrions briguer sa succession : je n’en connais pas de plus digne que moi… ou vous.
Mais voyant Marin se retourner, ils eurent un mouvement de frayeur, comme des écoliers pris en faute, ce qui n’échappa point à l’œil perçant du président ; il leur cria :
— Pas de complot, surtout ; de l’obéissance ; exécutez la consigne.
Un vieux gentilhomme, un peu sourd, et qui, arrivé à l’improviste, n’avait pas encore été mis au courant de la situation, demeurait en extase devant la prétendue Lisette ; il interpella le président :
— Marin ?
— Que veux-tu, Montvert ?
— Depuis quand as-tu à ton service ce tendron-là ? Vive Dieu ! La seule vue en réjouit mes vieux os ; je les sens bondir comme s’ils étaient dans la cuve de la sorcière Médée. Il est malséant, à toi qui n’as point de femme, de prendre soubrette si alléchante ! Et je t’enlèverai celle-ci, moi qui n’ai pas encore la chance d’être veuf !
Lisette voulait s’échapper, mais le vieux Montvert, qui la tenait, la lutinait ferme. Marin voulait répondre, mais Montvert n’entendait rien et parlait comme on crie. Lisette et Marin riaient malgré eux…