— Gaspard Bouis, dit enfin le juge, je suis chargé de vous interroger avec une certaine bienveillance ;… mais d’abord, puisqu’on vous dit intelligent, expliquez-moi comment vous avez pu concevoir et réaliser la pensée de rompre avec la société, de faire alliance avec des forçats, et finalement de devenir un bandit, un vulgaire voleur de grand chemin ?

— Monsieur, dit Gaspard, je suis aujourd’hui estimé par mes concitoyens et même chéri par eux beaucoup plus qu’au temps où j’étais, comme tout le peuple, un simple honnête homme. Cela veut dire que mon peuple a pris vos lois en horreur. Voyez-vous, monsieur, il n’y aurait pas de grands révoltés, s’il n’y avait pas dans le monde de grandes injustices ; allez demander au Parlement d’Aix, dont vous êtes l’aimable envoyé, s’il connaît les assassins de Teisseire, et pourquoi, les connaissant, car il les connaît, il ne les veut point punir ? Y a-t-il en justice deux poids ? deux mesures ? hélas, oui ! vous vendez, à faux poids, la justice même ! Vos lois, monsieur, sont de très vieilles femmes, qui perdent leurs dents et vont branlant la tête. Elle déplaisent fort aux vigoureux jeunes hommes, dont je suis. Elles ont beau se farder, elles sont repoussantes. La torture — pour ne parler que de cela — est toujours inscrite dans vos lois, cette torture que vous appliquez à des innocents, — seulement présumés coupables, pour les obliger à avouer des crimes que rien ne prouve ! Ce châtiment avant jugement est, monsieur, une chose monstrueuse ; à proprement parler, c’est une invention du diable ! Eh bien, je me suis fait bandit pour attirer l’attention des princes sur l’abomination de vos us et coutumes, et pour vous amener à changer de manières.

Le juge grimaça un sourire narquois.

— En vérité, jeune homme ? Et comment vous y prendrez-vous ?

— Cela, c’est mon affaire, et c’est mon secret. Je me promets, sinon d’y réussir, au moins d’y travailler.

— Bon ! déclara le juge, nous y mettrons quelque empêchement.

— Monsieur, dit Gaspard, méditez ceci : il y a dans un livre d’histoire, que mon curé me fit lire quand j’étais enfant, une fort belle réplique d’un bandit. Le grand conquérant Alexandre, qui fut en même temps un fameux ivrogne, dit à un pirate qu’il avait capturé : « Ne rougis-tu pas de ton vil métier ? » — « Je ne vois, répliqua le brigand, qu’une différence entre toi et moi. C’est que tu opères avec une grande flotte et moi avec un tout petit navire. » Et la réplique a du bon, monsieur. Un chef de peuple qui ambitionne le titre de conquérant, et rêve de voler aux peuples voisins leurs terres, leurs blés, leurs vignes et leurs foyers, est un plus grand bandit, oui, celui-là est plus coupable, infiniment, que le pire des humbles petits voleurs. A côté d’un grand conquérant, je me juge fort estimable. Oui, certes, je m’estime, monsieur, fort au-dessus d’un pirate et bien au-dessus d’un conquérant, attendu que je ne me suis pas mis en campagne pour accroître mes biens, à leur façon, par l’assassinat et le pillage, — mais pour essayer de rendre meilleures vos lois cruelles et injustes. Que ne les réformez-vous vous-même ! je n’aurais plus de raison d’être ; ou si, alors, je persistais dans ma révolte, je mériterais d’être le plus tôt possible pendu haut et court. Je suis, monsieur, un chef de parti ; c’est ce qu’on ne voit pas encore assez clairement. Apprenez-le donc. Mes soldats eux-mêmes n’aperçoivent pas encore le but que je me suis proposé, parce que beaucoup de ces loups sont, au fond, de simples moutons ignorants qu’on a tondus longtemps et qui ont l’habitude de présenter aux tondeurs leur pauvre échine ; mais il suffit que mes lieutenants et moi nous sachions où tendent nos actes, pour que nous préférions être à nos places qu’aux vôtres ! Dès que le peuple aura compris, votre règne sera fini ; et alors, monsieur, selon le mot de M. de Voltaire, vos petits-neveux en verront de belles ! Et craignez, si vous ne vous résignez pas à faire de la vraie justice, que d’autres, après nous, se montrent plus redoutables que nous ! Croyez-moi, n’irritez pas les hommes au point de les changer en bêtes féroces ! Nous voulons de vraies lois, c’est-à-dire des lois où il entrera quelque humanité… Le contrebandier Mandrin, en vendant ses tabacs moins cher que ne les vend la Ferme, a démontré, par le fait, que les fermiers généraux sont de magnifiques voleurs. Je démontrerai, moi, que, sous le règne des Parlements, la justice n’est pas ce qu’elle doit être ; je veux qu’elle devienne digne de respect, et c’est à quoi je me suis employé et m’emploierai encore, dès que je serai hors de vos griffes.

Le magistrat haussait les épaules :

— Je me charge de vous arrêter sur cette route, jeune homme. Il me paraît d’ailleurs que cela est déjà fait, car vous n’avez pas ici assez d’espace pour étendre vos bras bien loin.

— J’en ai du moins assez pour prendre quelque élan, dit Gaspard. Le peuple m’aime ; et, de me savoir dans vos cachots, soyez sûr qu’il murmure, et se fâchera.