Les têtes se groupèrent autour de Maurin. Seuls les gendarmes ne se dérangèrent pas. L’aubergiste fut attentif. Quel gibier lui apportait Maurin?
Maurin, lui, songeait surtout à plaire à la fille, en contant de son mieux une histoire étonnante.
La belle Corsoise s’était dérangée comme les autres pour écouter le conteur jovial, le fameux galégeaïré.
Maurin repoussa en arrière son petit feutre fané et dit gravement:
—Voilà. Figurez-vous, je n’ai vu, de tout le jour, qu’un gageai (un geai).
Il y eut un: ah! de désappointement dans l’auditoire.
—Mais espérez un peu! poursuivit l’homme avec une expression narquoise répandue dans tout son visage, espérez un peu... vous allez voir...
«Le geai me passait sur la tête. Je lui envoie mon coup de fusil. Pan! il descend à terre et se pose sur ses pattes comme un homme! Je me dis: Il est blessé! Et vous auriez dit comme moi. Manquer un geai qui vous passe sur la tête! le coup du roi! quand on est Maurin! le manquer, ça n’est pas possible! je ne pouvais pas me le croire!
—Alors?
—Alors je vais pour le ramasser... il fait un bond, mes amis, et se pose à terre, un peu plus loin! Je me dis: «C’est une masque (un sorcier)! Nous allons voir s’il m’emportera mes deux sous de poudre et de plomb, ce voleur!» Je prends mon chapeau... et vlan! je le lui lance: le voilà coiffé! mes amis! je vous l’ai coiffé... il était sous le chapeau, pris, mes amis, pris, flambé, cuit... Avec une sauce bien piquante un geai peut nourrir un pauvre... Je vais donc encore pour le ramasser... Ah! misère, mes enfants! misère de moi!... au moment où j’envoie la main en avant, voilà mon chapeau qui fait un bond, lui aussi, et qui se pose dans un arbre! Je voyais sortir, de dessous le chapeau, les pattes de mon geai... Un chapeau à pattes, là-haut, sur le ciel!... Pauvre de moi!... Il fait encore un bond... et voilà mon chapeau sur une branche plus haute, au bout d’un pin cette fois!... Il n’est pas neuf, mon chapeau, c’est vrai, tenez, le voilà... mais il vaut bien encore vingt sous... n’est-ce pas, gendarmes?