Et l’aigle, elle, volait toujours. Et plusieurs jours se passèrent. Et Maurin ne tuait pas l’aigle. Dame, il n’était à l’affût de l’aigle qu’à de certaines heures.

Il partait pour la chasse avant l’aube, revenait à midi avec du gibier, en fournissait bien la cuisine; l’aigle, méfiante, ne dérobait plus rien, mais rôdait toujours par là. Bientôt l’oiseau de proie changea l’heure de ses visites. Il vint le matin. Alors Maurin n’alla plus à la chasse que dans l’après-midi. Et de temps en temps, Misé Secourgeon partait pour La Molle et les Campaux, afin d’y vendre le gibier que leur offrait Maurin en échange de leur bonne hospitalité.

Malheureux Secourgeon! il avait pris confiance comme on prend mal. Du reste, il souhaitait par-dessus tout être débarrassé de l’aigle. Il disait à Maurin, trois fois par jour:

—Je n’aurais pas cru ça si difficile. C’est vrai qu’elle se méfie, la bougre!

Si Secourgeon avait eu des soupçons, il aurait épié Maurin, il l’eût surpris avec sa femme, et alors, de manière ou d’autre, il se serait vengé. Mais il n’avait pas de soupçons. L’aigle complice couvrait tout de ses grandes ailes.

Et depuis quelques semaines, Maurin et Misé Secourgeon se retrouvaient, à des moments fixés, dans le pauvre cabanon du cantonnier, lequel riait dans sa barbe tout en cassant des pierres au bord de la route, entouré de ses animaux familiers, à savoir: 1o un renard, 2o une belette, et 3o une couvée de perdreaux devenus perdrix.

C’était un charmant spectacle, à l’heure où le cantonnier, après journée faite, mettait en poche ses œillères énormes, de voir, sur ses talons, dans la poussière de la route, courir quinze perdreaux alertes, suivis d’une gentille belette que suivait un renard rêveur, sa queue ramée tombant vers la terre avec un peu de mélancolie.


CHAPITRE XXII

Méfiez-vous d’un cantonnier qui a pour amis un renard femelle, quinze perdreaux et une belette.