L’académicien sourit du même sourire qu’aurait eu à cette question l’évêque Myriel de Digne, lequel se donna une entorse, comme on sait, pour ne pas écraser une fourmi.

—Monsieur le préfet, dit-il, les Dracénois ont connu un chasseur, qui était chef de division en notre bonne préfecture du Var et qui s’appelait François Dol. Dol fut poète; je vous donnerai son œuvre posthume, œuvre d’un vrai et subtil lettré, et qui fut publiée par les soins de ses amis. Vous y trouverez un poème sur la chasse aux merles et même sur la chasse aux perdrix... C’est tout ce que je sais sur le gibier dans le département du Var... Interrogez-moi sur la chartreuse de la Verne... sur la date probable de la fondation de Bormes, 300 ans avant Jésus Christ... mais...

—On dit qu’il y a beaucoup de sangliers, dans votre massif des Maures? interrompit M. Désorty.

—Monsieur le préfet, appelez votre jardinier. Les deux célèbres chasseurs de Saint-Raphaël, les frères Pons, sont ses propres neveux. Les frères Pons sont les émules de Prime, le héros de Collobrières, et de Maurin des Maures, leur maître à tous.

«Leur oncle, maître Pons, vous dira, étant chasseur lui-même, tout ce que vous désirez savoir.

«Nous avons séance aujourd’hui à l’Académie et je suis forcé de vous quitter; croyez-moi, appelez maître Pons.»

Maître Pons fut appelé. Le préfet apprit par lui que le sanglier ne manque pas dans les Maures, qu’il y est même pour les agriculteurs un voisin nuisible. M. Désorty, trop Parisien pour croire au gibier du Midi, était persuadé que, dans le Var, les chapeliers sont vite enrichis par la chasse à la casquette. Il le dit à maître Pons et tomba des nues quand le vieux jardinier lui apprit que les préfets ordonnaient de temps en temps des battues sur les domaines de l’Etat, dans les Maures ou dans l’Estérel, et qu’on chargeait des braconniers du pays, célèbres pour leur habileté à débusquer l’animal, d’organiser ces grandes chasses.

—Des braconniers! se récria le préfet.

—On appelle braconniers chez nous, dit maître Pons, les chasseurs pour de bon, ceux qui rencontrent du gibier, ceux qui en font sortir de terre, et qui en tuent, et non pas ceux qui chassent en fraude. Le nom de braconnier est ici un titre honorifique.

«Si vous voulez, termina-t-il, une battue dans l’Estérel, prenez les frères Pons, mes neveux. Si vous voulez une battue dans les Maures, adressez-vous à Maurin, qui est le Roi des Maures. Du reste, lui et mes neveux sont très bons amis, et s’ils veulent s’associer tous trois, les choses n’iront que mieux.