De fait, c’était tout cela. Et le passé était le présent, car tout se recommence.
Les saints pilons ou oratoires, gros piliers surmontés d’une niche où, sous un grillage, rêve une madone ou un saint,—sont innombrables en Provence.
Et s’il faut en croire les archéologues, ce ne sont que les anciens termes païens, les priapes transformés—mais gardant toujours, dans leur configuration générale, la pensée sacrée, celle de l’instinctif amour. Érigés maintenant pour attirer la prière mystique comme ils le furent autrefois pour honorer le désir charnel, ils sont les témoins fixes des âges changeants. Ils répètent sans fin l’idée de la vie maîtresse de tout, et, tels que des styles d’horloge solaire, ils écrivent, sur la terre féconde, avec leur ombre, le signe éternel de l’éternel recommencement des choses.
Sous le petit dôme dont ils sont coiffés, ces pilons païens portent une statuette de la Vierge chrétienne.
C’est au pied de ces termes que l’amoureuse s’agenouillait dévotement de quart en quart d’heure, ayant en elle le double amour qu’ils représentent: le volontaire appel à la chasteté et l’appel involontaire au sauvage amour...
Elle était bonne à suivre, sous bois, à cette heure et dans cette saison délicieuse. Le pas souple et léger de Maurin ne s’entendait pas. Ses espadrilles choisissaient la place muette—d’où la pierre ne se détachera point, où la branchette tombée ne craque pas. Il se retournait parfois pour mesurer,—à la fuite de la vallée, là-bas, et des villages lointains,—la distance parcourue. Et la largeur de la plaine, ouatée de brumes que frangeait la dorure du soleil, lui dilatait la poitrine. Il croyait, à chaque respiration, respirer tout l’espace. La tiédeur du sol, bossué et comme gonflé de racines puissantes, passait dans ses veines. Quelque chose fermentait en lui comme en la terre rebondie où se posait son pied. Sous sa semelle, il sentait la tiédeur mouillée de la vie automnale; elle entrait en lui et lui montait des talons à la nuque.
Il éprouvait une plénitude douce et forte. Il suivait d’assez loin la belle Tonia, mais quand le fourré lui permettait de se bien dissimuler, il se rapprochait d’elle et voyait alors, comme s’il eût pu les toucher, les pieds blancs de la fille, lavés à chaque instant par l’eau pure des petits torrents qui traversaient tous les chemins.
Une fois, elle poussa un cri; un caillou tranchant l’avait blessée. Maurin eut grand’peine à s’empêcher de courir à elle, mais il se retint, ayant compris qu’elle n’avait pas grand mal. «Les filles crient très fort, souvent, pour si peu de chose!» Le pied saigna. Elle s’assit pour le laver au ruisseau et, relevant sa jupe, elle trempa jusqu’au genou ses jambes. Maurin, à travers les branches, la regardait, et tout le désir et toutes les jeunesses étaient en lui... Cependant, sans bien savoir pourquoi, il ne se montra pas. Un instinct lui disait que le moment de plaire n’était pas venu.
On approchait peu à peu de la cime, et Maurin commençait à comprendre que Tonia faisait sincèrement son pèlerinage de dévotion.
Seule ainsi dans le bois, n’étant vue de personne, pourquoi aurait-elle, si elle n’eût pas été sincère, prié si longtemps devant chaque oratoire? Et pourquoi se serait-elle imposé la véritable peine de marcher pieds nus?