—Une seule poule ne suffit pas à entourer un coq, fit sentencieusement Maurin. Comment veux-tu que je réponde de moi? Ça ne serait pas dans la nature... Tu le vois bien, par là, que je ne peux t’épouser.

—Et crois-tu que si je reste tienne sans être ta femme, je serai moins jalouse, et t’en permettrai d’autres? Tiens, Maurin, voici, pour en finir, mon idée sur toi et sur moi. Ce qui est arrivé était dans mon destin, soit; je reconnais qu’après tout je l’ai voulu comme toi et en même temps; et qu’à la bonne Mère, tout en la priant pour qu’elle me délivrât de penser à toi, j’étais surtout contente de ne parler que de toi. Tu m’as ensorcelée, et c’est, je le veux bien, malgré toi-même, et je te le pardonne parce que tu me dis tout, franchement; mais aux conditions que tu me fais, je n’accepte pas le marché pour l’avenir. Va-t’en tout de suite et ne me vois plus, ne me cherche plus. Adieu!

Elle s’était levée, pâle sous le noir de ses cheveux un peu défaits, ses lèvres tremblaient d’indignation et de douleur. Sa poitrine battait. Elle était belle. Maurin envisagea sans plaisir l’idée de renoncer à cette proie magnifique.

—Tonia! dit-il (et il la prit dans ses bras), ne sois pas si méchante. Ce qui est fait est fait. Qu’une fille soit à un homme une fois seule, ou vingt fois, le nombre des baisers ne change rien à la chose: on est à lui tout à fait dès le premier, et à s’en tenir au premier on renonce à de la joie sans regagner ce qu’on a perdu. Ne me fais pas ni à toi cette peine inutile de ne me plus revoir. Reste mienne et laissons le temps nous donner conseil. Peut-être toi-même m’aimeras-tu moins dans peu de temps et tu seras alors bien contente de n’avoir pas renoncé à faire la volonté de ton père, et moi je serai satisfait de ne pas t’avoir fait perdre un bon établissement. Se marier avec moi, ce n’est guère pour toi une bonne fortune et je te le dis honnêtement.

Ils étaient debout. Il la tenait par la taille; il la renversait un peu sur son bras et lui parlait bouche à bouche. Les paroles de Maurin n’étaient déjà plus qu’un son murmurant et confus pour elle. Le sens des raisonnements lui échappait peu à peu. Son esprit s’efforçait de se ressaisir et n’y parvenait pas. La tête rejetée en arrière, elle voyait, au-dessus d’elle, le visage de Maurin, ses yeux ardents, son air de libre et énergique chasseur, et elle lui dit:

—Je ne sais ce que tu dis, Maurin... je ne sais plus... je t’aime... je suis jalouse... je suis tienne... je ne veux plus te voir... et tu es le maître...

Il la raccompagna vers Pignans jusqu’au bas de la colline. Ils ne raisonnèrent plus de rien. Il fut dit seulement que, quand ils pourraient, ils se reverraient. Et Maurin la quitta, par prudence, dans l’intention de passer la nuit au village voisin, chez des chasseurs amis, à Gonfaron.


CHAPITRE XXXIX

Comme quoi, grâce à l’ingéniosité de Maurin, les Gonfaronnais virent enfin voler un âne et comment le roi des Maures connut, à l’instar de tous les vrais héros, son heure d’impopularité.