—Cependant, répliquait M. Cabissol qui partageait, au fond, l’opinion de M. Rinal, mais qui s’amusait à le contredire à seule fin de l’exciter aux répliques,—cependant vous ne pouvez pas voir dans votre assiette une tête de poulet?
—Les poulets sont des innocents. Toutes les bêtes sont innocentes.
—Maurin est un chasseur; il tue des bêtes.
—Il les tue pour en vivre. La vie inférieure doit être sacrifiée à la vie supérieure, et celle-ci a le droit d’être impitoyable lorsqu’il s’agit pour elle d’assurer sa conservation et les moyens de s’élever encore. Les miséricordieux sont les protecteurs de la vie; mais ils doivent la protéger, par pitié suprême, contre les premiers mouvements de leur pitié instinctive, laquelle pourrait donner la victoire aux vrais impitoyables... N’en doutez pas, c’est le fond de la pensée de Nietzsche.
Il faut croire que Maurin avait compris car il grommela:
—Il vaut mieux tuer le diable...
—Que si le diable vous tue, proféra Pastouré le taciturne.
—Le difficile, continua M. Rinal, c’est de distinguer entre les véritables durs capables de sacrifier l’humanité entière à leurs convenances personnelles, et les autres, ceux qui ne sont inexorables qu’en vue du bien général.
—Théorie dangereuse.
—Théorie féconde. Et tenez, dans la vie courante, à toute heure, il faut savoir broyer en soi, douloureusement, toute compassion envers ceux qu’on aime, afin d’assurer leur progrès moral et par conséquent de les aider à être heureux un jour. C’est l’idée éducatrice par excellence. Jésus n’eut-il pas ses heures de colère? Nietzsche n’a rien inventé!—Au demeurant, poursuivit M. Rinal, les philosophes ne me plaisent guère parce qu’ils ont la prétention, chacun, de trouver la définitive formule de la vérité. La vérité est éparse et il n’est encore au pouvoir de nulle créature humaine d’en raccorder les fragments disséminés. Le secret, la clef de cet accord ont été cachés dès l’origine sous une pierre des fées ou dans un antre de pythonisse. Il y a plus de vérité dans l’intuition intermittente des simples en général et des poètes en particulier, que dans les systèmes prétentieux d’un philosophe. Les philosophes ne sont que des poètes manqués et, ce qui est plus grave, de simples gens de lettres, du moins pour la plupart.