«Machinalement, l’honnête commerçante chercha sa poche, d’une main tremblante.
«—Non, non, dit Bédarride discret... je passerai chez vous. Pas ici... Ici, voyez-vous, ça me ferait trop de peine!»
«Et il disparut, après m’avoir serré la main.
—Et vraiment, dit le préfet, il pleurait de vraies larmes pour cinq francs?
—Vous lui faites injure. Il pleurait comme pleurent les acteurs et les romanciers sur les situations douloureuses que leur imagination leur représente vivement. Seulement, il pleurait, lui, aidé par son imagination, sur des douleurs trop réelles.
—Mais, dit le préfet, voilà qui nous a entraîné fort loin de notre Maurin.
—En aucune façon, dit Cabissol. Maurin incarne une race, mais il ne saurait, à lui tout seul, nous en donner tous les traits particuliers. Isolé, il perdrait, croyez-moi, quelque chose de son caractère. J’avais besoin de vous montrer l’ambiance autour de lui. Il est un roi. Comme tel, il a plus de dignité que son peuple; et, même quand il rit, il garde encore une certaine gravité et toute sa noblesse. Comment, sans l’amoindrir, séparer le roi de son peuple? Le sérieux de ce peuple et sa gaieté, ses héros et ses fantoches, ses simplicités et son génie, voilà ce qu’il faut voir si on veut l’admirer, lui, le roi, comme il le mérite.
Le préfet s’était levé.
—On m’attend, dit-il, au Conseil général. Venez me voir aussi souvent qu’il vous plaira, monsieur Cabissol... Vos histoires sont bonnes; vous êtes ici chez vous.
Et chacun d’eux alla à ses affaires.