CHAPITRE X
Cent mille têtes humaines ne valent pas une tête de poulet.
La petite ville de Bormes est bâtie dans le ravin, sur les versants de deux collines qui se regardent, dominées par un plus haut sommet. Fortement adossée aux Maures, elle était ainsi bien placée, comme la plupart des villages et des hameaux du Var, pour guetter l’arrivée des pirates sarrasins et se défendre contre eux. De la plaine jusqu’à la petite ville, par des chemins mal taillés dans la roche, la montée jadis était rude. Elle ne l’est plus; les voitures et charrettes doivent gravir un spacieux chemin moderne, bien entretenu, mais auquel on a dû faire décrire de nombreux détours.
La place publique de Bormes est un plateau, arrangé en terrasse, avec ses balustrades où l’on peut s’accouder devant un horizon de plaines, de collines, d’îles et de mer bleue, sous les poivriers et les mimosas. Des rosiers y fleurissent, respectés par les petits enfants de l’école, auxquels M. le maire est allé expliquer, un jour, comment le respect des propriétés publiques fait la joie commune.
M. Rinal, chirurgien de la marine, cherchant comme il disait un coin où mourir paisible, avait été frappé de la beauté de Bormes.
La vie semblait s’agiter au pied de cette colline, comme la mer au pied d’un îlot escarpé sans pouvoir troubler le repos de ses habitants.
—Pour venir me trouver ici, s’était dit le philosophe, il faudra vraiment qu’on ait besoin de moi, ou que l’on m’aime.
Et il habitait une maison simple, comme toutes celles du pays, sur des gradins qui, taillés dans la colline, dominent la place et portent, parmi les fleurs, des orangers et des grenadiers. Il avait même un bananier, objet constant de ses soins.
Il vivait là avec un chien borgne et une vieille gouvernante. Le médecin de Bormes venait tous les jours faire une partie d’échecs.
M. Rinal avait le don des langues.