La vieille femme poursuivit:

—Il le faut, bonne Notre-Dame. Si vous avez permis qu'il meure, par le moyen de cette femme... à qui, en votre nom, nous devons pardonner... c'est qu'il avait commis une faute d'amour. Il avait, devant moi, juré sur l'image, et sur le rameau bénit. Il n'a pas tenu sa parole. Et il a dit au curé de Saint-Trophime de me venir répéter sa dernière pensée. Il a dit en mourant: «J'ai mérité mon sort, je suis allé me le chercher, j'ai couru après mon malheur. Dites aux deux femmes, à ma mère et à ma fiancée, monsieur le curé, que je n'étais pas sûr de moi. Mieux vaut peut-être que je meure. Ma mort peut-être bien les préserve de plus grands malheurs!» Il a dit cela, il l'a dit! Et j'ai voulu, à cette petite, ne le répéter que devant vous, ô Notre-Dame-d'Amour!...

Zanette, effarée, écoutait, haletante, presque terrifiée.

La vieille poursuivait sa prière, lamentée à la manière des vocératrices corses:

—Comment lui faire comprendre, à cette innocente, que mon fils l'aimait, et que, tout en l'aimant de tout son cœur, en désirant avec amour en faire sa femme, il ait pu, malgré son serment, aller revoir l'autre, lui parler encore, lui parler seulement, mais lui parler sans avoir horreur de lui-même!

Zanette poussa un cri, et se prosterna le front contre terre. Elle se rappela, à ce moment, de quel tressaillement il avait été agité sous le regard de Rosseline, à l'arrivée en Arles, le jour du mariage.... Ce frisson passa de nouveau dans ce petit bras dont elle entourait, ce jour-là, la taille du cavalier.... Elle comprenait tout maintenant! Si Notre-Dame, le jour où il avait été blessé, dans les Arènes, l'avait si visiblement protégé, c'est qu'il avait, lui, ce jour-là, renoncé dans son cœur à Rosseline... tandis que, le jour même du mariage, il avait, sous le regard de cette femme, tressailli d'amour coupable, aux côtés mêmes de sa fiancée!

La vieille se lamentait toujours:

—Il courait à la faute! il serait retourné au péché mortel! Et vous, qui êtes mère comme moi, vous avez préféré qu'il meure, qu'il meure pour son salut plutôt que de vivre pour le péché!... Vous me l'avez repris, ô Notre-Dame-d'Amour! que votre volonté soit faite, que votre saint nom soit béni.... Il ne peut venir de vous que de la justice, ô Notre-Dame-d'Amour.... Qui sait où cette femme l'aurait conduit! Hélas! où elle va sans doute elle-même, à une vie de perdition et de honte!

Et Zanette, la veuve-enfant, écrasée par la douleur, se rappelait l'histoire du pauvre chien qu'elle avait tant pleuré, lorsqu'elle était toute petite. Et voici qu'à son tour, à l'exemple de la vieille, elle parlait, en même temps qu'elle, en se lamentant comme elle, et elle répétait, stupéfaite, elle répétait sans fin, à travers ses sanglots et ses gémissements:

—Pardon! pardon, de vous avoir reniée, d'avoir douté de vous, ô Notre-Dame! Ma peine est grande, bien grande, la peine qui me vient de lui, mais vous au moins, vous, vous me restez!... Je vous serai fidèle, ô Notre-Dame! toute ma vie je vous prierai, toute ma vie!... O bonne Notre-Dame, je me consacre à vous, à vous seule, dès aujourd'hui, comme autrefois ma mère m'avait vouée aux Saintes Maries qui m'avaient délivrée d'une mauvaise fièvre.... L'amour pour moi a été méchant; je n'en veux plus!... La vie bonne sera pour d'autres, ô Notre-Dame. Ma petite sœur plus heureuse que moi se mariera, elle, quelque jour.... Eh bien, alors, ses enfants, ô Madame! deviendront les miens, je vous promets qu'ils seront comme miens.... Ainsi, je vous serai à jamais dévouée, et de mon mieux je vous serai pareille, je serai pareille à vous, ô Notre-Dame, à vous, qui êtes Vierge et Mère!