Quand tout le monde fut en place, et Zanette sur son char, près de son père, en face de la belle tribune où trônaient M. le maire et M. le sous-préfet d'Arles,—le milieu de l'arène commença de se vider, mais lentement. De hardis curieux attendaient pour se retirer l'entrée du premier taureau. Des gardians à cheval, la pique à l'étrier, trottaient dans le cirque, demandant qu'on leur laissât le champ libre.
—A vos places! bonnes gens! à vos places, donc!... Veux-tu que je t'y mène, gamin! Et toi, ma belle, attendras-tu que je t'y porte ou faut-il que je descende de mon cheval pour te faire peur d'un baiser?...
Et c'est alors qu'elle avait vu, Zanette, apparaître ce Jean Pastorel qu'elle croyait bien n'avoir jamais vu encore. Il était, bien sûr, de tous les gardians, le plus beau, le mieux fait, le mieux à l'aise sur sa selle, comme dans un fauteuil, ma belle! et maniant son cheval si facilement, d'un si léger mouvement de la main, le faisant tourner sur place, dans un rond grand comme une assiette,—un beau cheval blanc, un vrai camarguais.
Quand le cirque avait été presque libre,—ce Pastorel en avait fait le tour au pas, frôlant les roues des charrettes qui formaient l'enceinte, et pour sûr, ayant l'air de chercher quelque chose ou quelqu'un.
Et en passant près du char de Zanette, peint de si fraîches couleurs, son attention avait été attirée. Elle croyait bien lui avoir entendu dire:—La plus jolie, celle que voilà!
Elle avait suivi d'un regard tendu, tous les détails de la ferrade en se disant: «Il ne travaillera donc pas, lui?»
Et enfin il s'était montré, après que deux autres eurent tenté inutilement de renverser l'un des taureaux qu'il fallait marquer. Au milieu de l'arène, le fer rougissait dans le brasero. On eût dit vraiment que le taureau le connaissait, ce feu; il n'en voulait pas approcher... il avait vu lutter les autres, et se refusait.
Alors, oui, Jean parut, il s'avança d'une démarche souple, mais très ferme; il était mince, sec, pas trop grand, joli homme, l'air brave, il était allé droit à la bête qui le regardait venir en renâclant, et comme elle le chargeait, il l'avait prise par les cornes, cédant d'abord au choc, porté presque par elle, puis, traînant ses pieds pour lui résister, s'arc-boutant enfin sur ses jambes tendues, et l'arrêtant.... A ce moment (elle s'en souvenait bien!) Zanette ne respirait plus... serait-il forcé, comme le premier qui avait lutté, de lâcher et de fuir, ou bien tomberait-il, secoué, piétiné par l'animal? L'homme et la bête se mesuraient, se pesaient. De toute sa force l'homme s'efforçait, serrant à plein poing les cornes, de tourner sur elle-même la tête du taureau et le taureau s'efforçait de la retourner en sens inverse.
Brusquement, l'homme adroit, déplaçant sa force, renversant sa pesée, cédant à la résistance du taureau afin de s'en servir pour le faire tomber, l'avait en effet couché sur le flanc! Et dix mille mains l'applaudissaient. Deux hommes aussitôt, s'appuyant sur la croupe et sur le cou de la bête la maintenaient à terre et Jean se dirigeait, tout courant, vers Zanette, oui, vers elle, vers Zanette!... et lui tendant la main:
—Venez marquer le taureau, demoiselle! c'est le droit de la plus jolie!