Les huttes sont en «tape», en argile desséchée, recouvertes de roseaux, et la chapelle est en moellons, et recouverte de pierres plates, mais les deux toits ont la même forme, celle d'un bateau long, la quille en l'air; et sur leurs toitures, les cabanes, aussi bien que la chapelle, portent toutes une croix penchée, comme renversée en arrière. Toutes ces croix penchantes font songer au mistral éternel qui incline ainsi un peu tous les arbres des plaines provençales, dans la même direction. Tous ils gardent un peu la marque du vent maître, «magistral», à qui les Romains avaient élevé un temple, comme à la puissance divine, protectrice de ce pays qu'il balaye et assainit sans cesse.... Elles donnent encore, les petites croix qu'on plante ainsi à dessein penchées, l'impression des choses de la religion, à la fois vaincues et résistantes. Elles sont là, tenaces mais inclinées, jamais arrachées mais toujours penchantes, et elles disent le triomphe obstiné d'une foi sans relâche battue des vents....

Bien délaissée en effet, la petite chapelle. On n'y dit plus la messe. Et pourtant, les gens du château et de la ferme ne l'abandonnent pas; ordre est donné à Zanette par les maîtres du château, riches négociants qui habitent Marseille,—de tirer, aux jours de fête,—de dessous l'autel qui forme placard,—les vêtements sacerdotaux précieusement enfermés là, et de les visiter avec soin, d'en éloigner les fourmis, les araignées, les tarentes.

Cette chapelle est consacrée à la Vierge, qui porte aussi le nom de Notre-Dame-d'Amour.

Hélas! même parmi les saints du saint paradis, il y a des humbles et des glorieux! Il y a, hélas! par le monde, des Notre-Dames illustres, vénérées de tous, à qui on apporte chaque jour des présents magnifiques, des robes de soie, des couronnes de perles, des colliers de diamants! Il y a des Notre-Dames à Lyon, à Paris, à Lourdes, à la Salette,—l'univers le sait. Et peut-être aucune d'elles n'a un si beau nom que la petite Notre-Dame qui, en Camargue, inconnue du monde, délaissée même des gens du pays, habite une pauvre chapelle décrépitée, semblable à la plus pauvre des cabanes de ce désert!... Notre-Dame-d'Amour! c'est sous ce nom charmant que la chapelle est connue de tout le pays. Mais si Notre-Dame-d'Amour est aussi connue que Saint-Trophime d'Arles ou les Saintes-Maries-de-la-Mer, elle n'est pas visitée comme eux, tant s'en faut! Et dans sa niche de pierre, au-dessus de l'humble autel où brillent deux candélabres de cuivre et un tabernacle de bois doré, la Notre-Dame, dorée également, ne voit plus à ses genoux que Zanette. Du moins est-ce tous les jours, dès l'aube, que Zanette vient lui adresser sa prière, depuis sa petite enfance.

Pauvre Notre-Dame-d'Amour, que son nom adorable ne protège pas contre l'abandon! Elle est pourtant jolie à voir, grande, oh! grande comme une enfant de dix ans, vêtue, par-dessus la robe de bois doré, d'une robe en vraie étoffe, jadis blanche, toute piquée de fleurettes bleues. Elle est coiffée d'un velours d'Arlèse, bleu également, frappé de roses pâles; elle a, aux oreilles, des pendeloques de cuivre; au cou, un collier de perles de verre, et ses mains et sa figure furent sans doute dorées bien solidement par un maître-ouvrier, puisque la dorure du visage et des mains reluit au soleil, comme neuve, quand Zanette ouvre la porte, chaque matin. Elle a pourtant plus de cent ans, la douce Notre-Dame-d'Amour, qui sourit aux humbles ex-voto suspendus aux murailles, tableaux naïfs, béquilles, fusils crevés offerts par des chasseurs, petits bateaux jadis apportés par des marins sauvés du naufrage.

Aussi, pourquoi, ô Notre-Dame-d'Amour, pourquoi ne faites-vous point de miracles? Voyez, aux Saintes-Maries-de-la-Mer—à cinq lieues d'ici, au sud,—voyez l'église crénelée, de six cents ans plus vieille que vous, et voyez comme les pèlerins s'y pressent tous les ans, au 24 mai! Ce jour-là, les saintes châsses, qui contiennent les os des deux saintes Maries, Jacobé et Salomé, descendent en grande cérémonie, du haut de la voûte. On leur tend les bras. On les supplie, on les touche. Et les Saintes guérissent quelquefois les paralysés. Elles ne sont pas toujours justes. On ne sait pas pourquoi, on ne saura jamais pourquoi elles guérissent celui-ci au lieu de celui-là,—mais à tous également elles donnent l'espérance, c'est-à-dire le meilleur de la vie.

Et c'est pourquoi chaque année, des milliers de pèlerins en caravane, visitent leur église.... Que ne les imitez-vous, pauvre Notre-Dame? Vous êtes leur reine pourtant, et la propre mère de Dieu, et c'est elles qu'on visite seules, c'est elles et même sainte Sare, qui fut leur servante, et dont les reliques, dans la crypte souterraine de l'église, sont vénérées surtout des bohémiens! Et vous, vous, ô Notre-Dame, vous êtes toute seule ici, dans une toute petite chapelle froide, sans honneur et sans prière... sinon celle d'une petite fille. Il est vrai qu'elle est jolie et qu'elle est sage, et peut-être l'aimez-vous.... Protégez-la donc, ô Notre-Dame-d'Amour! Et donnez-lui l'amour vrai. Qu'elle aime et qu'elle soit aimée. C'est, des destinées de la terre, la plus humaine et la plus divine!

Chaque matin, Zanette, avant toute chose, sort de la ferme pour aller dans la chapelle. Elle ouvre la porte. Le rayon horizontal du matin entre bien vite avec elle et fait resplendir le visage d'or de la vierge. Zanette va s'agenouiller au pied de l'autel. Sa coiffe du matin enserre étroitement son haut chignon au-dessus duquel elle se termine en deux petites cornes pointues, toutes blanches, qui font sourire les anges. Elle fait le signe de la croix et sa main touche un peu au passage la petite croix qui luit sur sa poitrine nue, dans l'entre-bâillement de ses fichus arlésiens.... Et elle prie, agenouillée dans les plis nombreux de sa jupe d'indienne, un peu courte, qui découvre ses pattes fines de perdrix de Crau; ses gros bas de fille sage, jadis tricotés par sa mère, qui est morte depuis trois ans.

—Protégez mon père, bonne Notre-Dame! Je n'ai plus que lui sur cette terre. Gardez-moi de tout mal, bonne vierge d'amour. Gardez-moi du mauvais amour. Et quelque jour, si je le mérite, accordez moi d'avoir un amoureux que j'aime.... Ce Jean Pastorel peut-être, qui aux dernières courses des plaines de Meyran, vint,—comme s'il m'eût connue et aimée,—m'offrir la cocarde qu'il avait prise, si hardiment, au front du taureau en colère!