Zanette pensait qu'en effet si on l'avait battue, elle n'aurait pu le supporter. Elle serait morte,—oui,—de rage et de honte. Les coups, pour elle, ne pouvaient représenter que l'insulte. Qu'on y pût trouver un plaisir, ça, par exemple! elle ne l'imaginait pas.

—Vous avez eu tort de la battre, à cause de moi surtout, monsieur Martégas! J'en suis fâchée... et cependant, pour le secours que vous m'avez donné, je vous remercie, et mon père, bien sûr, vous remerciera mieux encore.

Martégas sentit qu'il inspirait, pour l'instant, une manière de confiance, et il jugea politique d'apprivoiser la petite, avant tout.

—Figurez-vous que j'y vais, voir votre père, mademoiselle. On m'a parlé du fameux cheval dont vos maîtres feront présent à qui l'aura dompté, et je veux essayer l'affaire. Qu'en dites-vous?

Zanette jugeait qu'un si beau, si fier cheval, n'était pas fait pour le lourd et brutal bouvier qui trottait à ses côtés, mais, naturellement, elle ne laissa rien deviner de sa pensée.

—C'est bien, dit-elle. C'est un beau cheval.

Il y eut un silence embarrassé; chacun cherchait ce qu'il fallait dire. Zanette aurait bien voulu interroger Martégas sur cette Rosseline, sur Jean Pastorel, en savoir plus long sur ces deux êtres qui représentaient pour elle l'une la haine, l'autre l'amour.

Elle n'osait pas. Et lui ne se souciait guère d'éveiller en elle le souvenir de l'homme qui, pensait-il, était devenu son amoureux, son fiancé sans doute. Il était sûr d'apprendre tôt ou tard la vérité là-dessus. D'ailleurs, que lui importait! il voulait la petite, voilà tout. La perdrix faisait envie au grossier chasseur; il la voulait pour deux raisons maintenant, pour elle-même et aussi parce que l'autre, cette gueuse, Rosseline, serait le prix de sa victoire sur Zanette. Coup double! Cette perspective lui plaisait fort; il riait en lui-même. Il comprenait que Rosseline était femme à tenir une promesse de ce genre plutôt que toute autre; il sentait qu'elle devait sérieusement désirer une chose qui perdrait Zanette et désespérerait Pastorel, la vengerait à la fois de la fillette et du galant. Voilà ce que pensait Martégas et il pensait aussi qu'en compromettant irrémédiablement Zanette, il arriverait à l'épouser peut-être, après qu'elle aurait servi de trait d'union entre Rosseline et lui! Il tromperait ainsi sur un point la belle patronne du café des Arènes; il gagnait, à cet arrangement, une maîtresse et une femme. La gentille Zanette était un bon parti pour lui... et honorable! La belle Rosseline serait une maîtresse de quelque rapport. Avec un bon nerf de bœuf, il la mènerait à tout. En la secouant, il en ferait tomber de l'or, comme d'un prunier il tombe des prunes!

Tout cet avenir s'agitait dans l'esprit de Martégas. Tout cela était simple et facile. Ses intérêts étaient d'accord avec sa passion de taureau. Il regarda Zanette, et dans sa barbe épaisse il eut un affreux sourire, dans ses yeux une flamme mauvaise.

Zanette vit l'éclair des yeux et elle se sentit en péril. Déjà, depuis un instant, bien que trompée sur les intentions de Martégas par l'intervention du bouvier dans sa querelle avec Rosseline, elle éprouvait, au fond d'elle-même, ce malaise, ce serrement de cœur qui trouble l'agneau devant le loup.