[XXIII]
L'AMOUR SOUFFLE OU IL VEUT.
La mère de Jean avait raison de s'inquiéter. Toute cette apparence d'amour, de bonheur, de calme, n'était qu'une apparence, travaillée en dessous par un élément de trouble, de corruption, de mort. L'amour de Jean pour Zanette était bien vrai, mais n'était pas établi sur la terre ferme. On aurait pu le comparer à la trantaïère. La trantaïère, c'est, à la surface de certains marais de Camargue, une végétation saine, abondante, bien verte, bien réelle, charmante aux yeux, attirante. Les tiges des plantes d'eau se mêlent entre elles fortement, se nouent, se trament, forment enfin sur l'eau mouvante une surface solide aux regards, qui a l'aspect d'un terrain fleuri. Si vous vous y hasardez, elle vous porte, mais elle ondule, prête à fléchir, et il peut arriver qu'elle crève sous vos pieds, et, alors, adieu, mon pauvre homme! L'homme est englouti. Il y a là-dessous l'eau trouble, obscure, un abîme.... Jean regrettait obscurément Rosseline.
D'abord, il avait ressenti, à la quitter, à la braver, le jour des fêtes aux plaines de Meyran, une joie de fierté: il était fort, et le faisait bien voir;—une joie de vanité: il choisissait, pour la remplacer, celle qu'il voulait, la plus jeune, la plus mignonne, la plus jolie; une joie de délivrance: il n'était plus l'esclave de la coquette, soumis à ses caprices, courant à cheval par tous les temps, toujours maltraité, toujours jaloux.... Quel repos!
Et, sincèrement, il s'était tourné vers Zanette, pour faire plaisir à sa mère autant que pour punir Rosseline, et aussi par goût personnel. Mais ce goût qu'il avait pour la fillette, il l'aurait eu pour toute autre fille aussi jeune et aussi gentille.
Ce qui avait surtout servi à le tromper sur ses propres sentiments, c'est la sensation que lui avait donnée la matinée du bain. Facilement, dans cette émotion matinale de lumière, de jeunesse, de lutte, devant la grâce et la pudeur surprises, Jean, envahi par un charme en parfait contraste avec la beauté de son infidèle, s'était cru amoureux. La gentillesse de Zanette, les amabilités du père Augias, les instances de la vieille mère surtout, lui avaient fait croire qu'il désirait passionnément une chose qui lui semblait désirable en effet et qui sans doute aurait pu le fixer, s'il n'avait pas eu dans sa mémoire le souvenir de joies passionnées, précises, de sensations déterminées qu'il regrettait tous les jours.
Il aimait en Zanette l'enfant, avec un désir viril et tendre de la protéger. Une fois, il la vit pleurer pour un chagrin pas bien gros. Il ne put supporter la vue de ce petit visage crispé et tout ruisselant de larmes. Le rude gardian se sentit le cœur faible et défaillant. Il aurait voulu prendre la peine de la petite. Il l'aimait donc bien!
Il aimait encore en Zanette toutes les filles aussi jolies et aussi jeunes que Zanette, il aimait en elle l'espérance d'un foyer où se reposer dans le contentement de lui-même, après les dures fatigues de son métier; bref, il aimait en Zanette des idées, mais il aimait, en Rosseline, Rosseline elle-même et les fièvres de l'amour pervers telles qu'elle les lui avait données et non pas autres. Rosseline était une réalité d'amour, connue, et regrettée.
Oui, le bouvier dompteur de chevaux les regrettait, ces fièvres ardentes, tandis que le bon fils et le brave homme qu'il était, s'efforçait en vain de les oublier. Ainsi, moitié de sa propre volonté, moitié contraint par les circonstances, il en était venu à s'engager de telle sorte qu'il n'y avait plus à reculer. Il allait donc au mariage délibérément, mais sans beaucoup d'entrain.
Hélas! de bonne foi il s'était cru guéri de sa passion pour Rosseline; il s'était cru guéri, surtout, tant qu'il n'avait pas eu la permission d'embrasser Zanette chaque fois qu'il la retrouvait.