Un gardian sait donner des coups et en recevoir; il poursuit un taureau au galop, et, d’un coup de lance poussé sur la croupe, en prenant bien son temps, il le «tombe» à coup sûr.
Il sait courir derrière un taureau fou qui gagne le large.... Son cheval bien dressé mord à la croupe la bête en rage qui se retourne.... Le gardian, la lance en arrêt, pique au naseau le taureau qui se précipite; et il l’arrête.
On a vu un gardian à pied, seul, poursuivi par une vache «qui a le veau» et qui, furieuse, semble inévitable,—se retourner, et,—le bras tendu, comme s’il tenait la pique,—présenter à l’animal trois doigts écartés, figurant les trois pointes du trident.... Devant l’homme immobile, la vaquette saisie de peur a reculé, en labourant du pied la terre, tête baissée, corne prête; puis, dès qu’elle s’est jugée hors de l’atteinte de l’homme, elle s’est enfuie.
Une manœuvre fréquente du gardian en belle humeur est celle-ci: le taureau poursuivi, il le dépasse au galop, de vingt, de trente mètres, s’arrête court, saute à bas de son cheval; le taureau surpris vient sur l’homme; l’homme a mis un genou en terre. Le taureau est là , courant, la corne basse.... Trois appels frappés dans la main: le taureau s’est arrêté!... Son souffle chaud court sur le visage du dompteur qui déjà l’a saisi, à pleins poings, par les cornes. L’homme, debout aussitôt, s’efforce de renverser l’animal à droite. Le taureau qui lui résiste se renverse en sens contraire. Les deux efforts se contrarient un moment, se balancent, égaux, incertains, puis brusquement, l’homme cède, et l’animal, poussé à l’improviste dans le sens même de sa résistance, tombe sur le flanc.... L’adresse s’est aidée de toutes les forces de la brute, pour vaincre.
C’est ainsi qu’on opère dans les ferrades, où il s’agit de marquer au fer rouge les bouvillons.
Pour un gardian, prendre aux naseaux les poulins, les monter à cru; rouler avec son cheval au fond du fossé d’où l’on ressort bien assis en selle; dompter les étalons par la fatigue, et, si l’on est démonté, panser tranquillement sa chair, ouverte par quelque ruade, comme fait un bouchonnier pour une simple entaille de couperet, tout cela n’est que jeux d’enfant.
Un gardian, pris entre deux cornes (heureusement assez écartées), lancé en l’air, et retombant à terre, n’a, quand il se relève, qu’un souci, assez surprenant pour n’être pas ridicule: remonter sa culotte et renouer sa taïole.
Race particulière, dure, brutale, qui apparaîtrait héroïque (comme la race corse), si elle avait à employer à de grandes choses ses grandes qualités.
IV
Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était donc un des plus braves gardians de la Camargue.