Et elle allait redescendre, quand tout à coup elle se commanda de demeurer là encore un peu, pour voir ce que, dès l’arrivée, il allait faire.

Déjà il passait près de la citerne publique. Il tourna bride à sa gauche, disparut un moment derrière les maisons.... Il venait vers l’église.

De créneau en créneau, elle courait, Livette, pour le suivre du regard; et il arriva en quelques secondes devant l’église, sur la place, au pied du Calvaire qui est là .

Penchée, elle le regardait.... Où allait-il?... Il s’était arrêté. Son cheval, las, immobile, ne remuait que sa queue longue, pour chasser les Å“stres et les mouïssales qui criblaient de piqûres sa croupe saignante, car—après le mistral tombé—les mouïssales dansent. Et puis? Rien. Un grand silence dans une grande lumière vide. Machinalement, Livette remarquait que l’ombre du cheval, violette, bien découpée sur le sol, allongée déjà , devait marquer quatre heures....

Et elle continuait à s’interroger sur l’attitude de Renaud (que faisait-il là , ainsi immobile?) quand tout à coup monta vers elle le son d’une voix de femme qui chantait.

Dans le grand silence, cette voix, très claire, lançait des paroles barbares que ni Renaud ni Livette ne comprenaient.

La zingara disait:

Laissez passer le romichâl, le tzigane. C’est le spectre vrai d’un roi. Royal est son manteau troué. Une selle est son trône. Ton royaume, c’est la terre entière, Romichâl!

A Bœrenthal, on parle le zend. Oh! le çoudra deviendra pape! Croyez-vous que ce soit le malin qui a fait la malignité? Non, non; méfie-toi donc de Dieu, et reste libre, Romichâl!

Le Rhin aussi est un Nil. Et le Rhône est un Nil également. Mais c’est dans le fleuve du Châl que ta cavale préfère boire! Le Nil seul fait hennir ton espérance, Romichâl!