Il la saisit au cou, il fut tout près de serrer réellement; il crut qu’il l’étoufferait.—«Va, va!» dit-elle, d’une voix soupirée: mais, brusquement, ayant senti la pesée de la main qui, tout de bon, la serrait à la gorge, elle eut un sursaut vers lui et, avec un rire étranglé, heurtant sa bouche à celle du gardian, elle le mordit aux lèvres.... Ils entendirent sonner leurs dents.... Il poussa un cri aussitôt étouffé, fondu, car, à peine s’étaient-elles touchées, les deux bouches, irritées, s’étaient amollies....

Elle le regarda longtemps, cherchant toujours ses yeux. Elle les vit, plus d’une fois, se troubler, se voiler, mourir, et, alors, heureuse de sentir tout faible, par elle, ce taureau, elle riait en silence, mais jamais aucun trouble n’éteignait son regard à elle.... Tout à coup, lui, enfin calmé, à un soupir plus profond qu’elle fit, regarda, attentif, la créature sauvage enfin vaincue sous lui. Une pâleur de l’autre monde était répandue sous le brun de sa face aux traits distendus. Elle ne souriait plus. Le pli qui soulevait à l’ordinaire un coin de ses lèvres et leur donnait un air de moquerie, s’était effacé. Les deux coins de la bouche au contraire tombant un peu, semblaient exprimer la tristesse. On eût dit, en vérité, un autre être. Il n’y avait plus trace d’expression vivante sur son visage. Elle ne s’appartenait plus. Un tournoiement de vertige avait emporté, en arrière, sa pensée perdue. Elle n’était plus qu’une noyée à la dérive. Quelque chose d’éternel comme la mort avait été plus fort qu’elle.

Comme du fond d’un de ces rêves qui, en une seconde, ont ouvert l’infini, elle revint à elle avec étonnement.

La charmeuse de serpents eut le sentiment d’une défaite assez nouvelle pour elle, elle éprouva une honte bizarre, le regret orgueilleux de s’être oubliée, comme jamais.... Et puis, allait-il, sans même s’être douté du piège qu’elle lui avait tendu, emporter tranquillement la joie d’amour qui avait été l’appât du piège? Elle se serait, alors, trahie elle-même!... Elle serait donc la vaincue de son amant détesté! de ce fiancé de Livette!....—La seule pensée lui en fut intolérable.... Et, rageuse, humiliée, étendant un bras, elle chercha, sans rien dire, de sa main tâtonnante, dans les replis de ses hardes entassées tout proche, le stylet qu’elle y avait tout à l’heure insolemment jeté.

Renaud ne comprit qu’une chose: la bête redevenait maligne! Et, saisissant les deux poignets de la sorcière, clouant au sol ses deux bras en croix, à son tour il se mit à rire.

Sa rage folle s’agitait en elle. Elle se tordit; tâcha de mordre, et ne put pas. Elle se sentait déchue, livrée décidément à plus fort qu’elle. Sans la comprendre, il la sentait dangereuse et la maîtrisait. Il la tenait donc, le chrétien! C’était trop. Elle sentit des larmes, prêtes à jaillir, lui crever les deux yeux, mais elle se résista. Un peu d’écume parut au coin de ses lèvres....

—Chien! dit-elle.

Et lui, alors, dont elle voyait la face au-dessus de la sienne, se courbant, vite relevé, effleura ses lèvres.... Et il eut l’impression que la main, crispée sur le stylet, s’était détendue....

A ce moment, au dehors, une plainte de loin arriva, déchira l’air au-dessus de la cabane, et trop brusquement se perdit, avant de se faire lointaine, comme si l’oiseau qui jetait dans l’espace cet appel de détresse se fût posé tout proche dans les roseaux, en se taisant aussitôt.

Le visage de Renaud quitta celui de la gitane.