Des mondes futurs, plus beaux, rêvaient en eux, avec eux.

En eux aussi, parce qu’ils étaient jeunes et créatures humaines, il y avait une part d’avenir. En eux aussi était le dépôt des vies futures. En eux aussi s’agitait sourdement l’inconnu des générations à naître, auxquelles un couple suffirait, sur les ruines du monde aboli, pour qu’elles eussent le désir de vivre et qu’elles en eussent le pouvoir.

Une étincelle, c’est tout le feu. Un couple, c’est tout l’amour. Le nombre infini n’est pas plus grand que le nombre deux. Et c’est pourquoi les grands savants qui calculent comme Barrême, n’en savent pas plus long sur la vie et sur le cÅ“ur, que Livette et Renaud,—qui ne savent rien.

Ils savaient seulement qu’ils vivaient, qu’ils voulaient aimer, qu’ils se cherchaient et se fuyaient en même temps,—mais ils ne se demandaient pas pourquoi. Ils ne se disaient rien. Ils éprouvaient. Ils ne pouvaient pas se dire que les rivalités et les jalousies, c’est-à -dire la douleur, servent le dessein de la nature qui veut sans doute, en les provoquant, exaspérer le désir, afin que la création soit assurée par les paroxysmes, et l’avenir universel par l’impérieux besoin de la joie.

Qu’importe à la loi, le faible, le vaincu? c’est le fort, dit-on, qu’elle veut reproduire, seul.

La pitié et la justice sont l’invention de l’homme et n’auront de triomphe que quand elles auront été lentement mêlées par l’esprit humain à la matière dont il est fait.

Ils souffraient, ils aspiraient à jouir,—sous l’inconnu d’un ciel de printemps. Ils attendaient leur joie, ils appelaient toute l’espérance, et ils regardaient l’horizon obscur, le désert où miroitaient les sables parmi les enganes sombres, et (entre les lignes noires des tamaris) les étangs scintillants de sel. Ils regardaient cette immensité où ils semblaient perdus, et où pourtant ils sentaient bien qu’à eux seuls ils étaient tout; et ils écoutaient, sans l’entendre, le bruissement éternel de l’île, murmures d’eaux, froissements de roseaux, de feuilles remuées, rumeurs de bêtes errantes, grondements éloignés de deux fleuves en route, de mer tressautante;—et cette voix de toute l’île accompagnait avec justesse, par l’étendue et le nombre des sonorités qui la composaient, ce pétillement muet des étoiles que personne n’entend.

Il y avait dans le parc, invisible pour eux à cette heure, un arbre étranger dont on voyait, dans le jour, les fleurs s’ouvrir avec un bruit doux. Ils s’amusaient quelquefois à regarder cet arbre, venu de Syrie, disait-on. Une détonation légère, comme étouffée, et voilà qu’un petit nuage très odorant sort de la cellule qui éclate. Cet arbre continuait, dans la nuit, à jeter sa poussière de désirs en quête, et vers les fiancés montait son odeur sauvage.

Rien qu’à se frôler, ils tremblaient de joie.... Ah! si elle avait pu lui donner, par ce beau soir de mai, tout ce qu’il appelait d’amour avec sa jeunesse! s’il avait pu sentir, sous ses lèvres chaudes, les lèvres de la jeune vierge se fondre amollies, là , sur cette haute terrasse qui dominait les cimes rondes des grands arbres du parc, sous ce ciel noir, magnifique d’étoiles, sans doute elle fût restée seule maîtresse de lui, la petite fiancée!...

Mais entre Livette et Renaud, il y avait trop d’obstacles; et comme il s’efforçait sagement de ne plus aller à elle, c’est vers l’autre qu’il allait en pensée.