Non, elle ne combinait rien à l’avance, froidement; elle ne préparait jamais aucun plan de longue main; mais, d’un coup, elle pouvait, au besoin, en inventer un, et l’exécuter sur-le-champ, tout d’une haleine, ou bien en commencer rageusement l’exécution, qu’elle abandonnait presque aussitôt par ennui, pour n’y plus songer que le jour où un mouvement de passion l’y ramenait soudainement.
Elle était comme une araignée qui, en un clin d’œil, tirerait d’elle-même toute sa toile, pour lier au vol la mouche; ou bien elle tendait un premier fil, qu’elle oubliait jusqu’à ce qu’une occasion éveillât en elle l’idée d’en tendre un second.
Et, ainsi faite, elle était moins mauvaise et pire que d’autres, parce qu’elle était plus changeante que le miroir de l’eau, couleur du temps.
Fataliste, la gypsy se disait que ce qui doit arriver arrive, et non, jamais, elle ne s’était donné la peine de combiner un projet de vengeance. Elle posait d’abord une menace, sachant bien que la terreur inspirée par une prédiction est un premier malheur qui en prépare d’autres en troublant les esprits, les cÅ“urs, les jugements. Puis, quelque chose de fâcheux, «dans l’année», arrive toujours, qui vient collaborer avec les sorciers et que les gens attribuent au «mauvais sort» jeté sur eux. Il est sur eux, en effet, parce qu’ils y croient. Enfin, on aide, si l’occasion se présente, la malice du sort, avec un mot, un geste, un rien,—et si l’occasion se présente, c’est que cela était écrit de toute éternité, fixé d’avance dans la destinée!
Être tout d’instinct, la gypsy n’avait pas d’autre secret que de n’en point avoir.
Elle allait à sa joie, satisfaction de vengeance, de haine ou d’amour, sans tenir compte de rien ni de personne; et, ainsi semblable aux bêtes, elle devenait, étant créature humaine, redoutable aux êtres civilisés, comme la nature. Ces créatures-là sont implacables. La gypsy aimait la vie et la vivait en animal, sans y réfléchir. C’est là le pauvre et profond mystère de la Sphinge. Elle procède à la façon de la brute, voisine des origines basses, malgré son beau visage humain, où les yeux, troubles comme ceux de Pan, semblent voilés de mensonge parce qu’ils sont voilés pour eux-mêmes de leur propre inconnu, de leur incertitude en attente. Regardez l’œil des chèvres et des génisses. Il est profond comme la Bestialité rusée et forte, tapie dans les ombres du bois sacré. La vie veut vivre. Elle est là , embusquée. Sûre d’elle, elle s’attend. La bête humaine, en plus des ruses du renard ou du tigre, a la parole. Rien de plus effroyable que la parole sans la conscience.
Au bout du compte, la Zinzara était toujours sincère sans jamais le paraître, parce que sa versatilité la mettait d’heure en heure en contradiction avec elle-même.
La caresse et la blessure qu’on recevait d’elle coup sur coup ne prouvaient ni qu’elle eût feint l’amour ni qu’elle eût feint la haine.... Elle avait tour à tour, d’une minute à l’autre, haï et aimé, ou plutôt, sans aimer ni haïr, elle s’était complue à elle-même, avec des sincérités contradictoires,—très naïvement.
Elle avait quelque chose de la guenon, qui, au moment où, au sommet de l’arbre, elle berce d’un air humain son enfant tendrement pressé entre ses bras, les ouvre brusquement, et laisse tomber le nourrisson oublié pour cueillir un fruit qui s’offre à elle.
Elle s’importait à elle-même et ne voyait, à propos de tout et de tous, qu’elle-même.