—Tu iras, lui dit-il, à midi, chez Tonin, le pêcheur, manger la bouillabaisse. Avertis-le, en arrivant, avec le bonjour de ma part.

Livette, à cheval, sur la route, regardait tout autour d’elle la plaine tranquille, bien verdoyante, gaie, éclatante de deux lumières, celle qui tombait du ciel, celle qui, partout, montait des eaux.

Dans les rayons, la danse des mouïssales était joyeuse. Quand les mouïssales dansent, elles font avec leurs ailes la musiquette de leur bal, et dans toute la plaine, par les jours tranquilles, sur les fils d’or de la lumière, c’est un bourdonnement de guitare. Il y avait aussi, dans l’air, de grands longs fils très fins, des fils de la Vierge, venus on ne sait d’où, qui volaient, mollement onduleux, comme si, rendues visibles, quelques menues chanterelles de l’invisible instrument dont jouent les petits musiciens de l’air, s’en allaient, brisées, au caprice d’un souffle.

De très loin peut-être, ils venaient, ces fils. Peut-être dans les bois des Maures, dans l’Estérel, vivaient les «aragnes» travailleuses qui, patiemment, les avaient filés. Un souffle d’air, bien doucement, les avait pris, et maintenant ils étaient en voyage.

Livette les regardait flotter doucement, et songeait à un conte que lui avait conté sa grand’mère. Ces fils, d’après la mère-grand, venaient des manteaux que les trois saintes avaient présentés au vent comme des voiles. Le vent de la mer en les gonflant les avait un peu, très finement, effilochés; et pour toujours, au-dessus de la plage camarguaise, où est bâtie l’église des Saintes, ils flottent, ces fils frêles, jadis pris dans la trame des manteaux miraculeux. Au-dessus du pays, sans cesse ils flottent, comme autant de signes de bénédiction, mais on les voit bien rarement, et quand, par hasard, un beau jour, on les aperçoit, c’est qu’un bonheur inconnu est pour vous dans l’air.

Et l’âme de Livette, dans le bleu transparent de cette matinée, se balançait suspendue à chacun de ces fils de passage; mais la fillette avait beau vouloir se donner confiance, elle sentait son cœur trop lourd pour demeurer lié longtemps à ces choses envolées. Elle avait peur, la mignonne, et sentait contre elle des signes cachés.

Hélas! la pauvre, pendant qu’au-dessus de sa tête volaient des fils dorés, quelque part autour d’elle l’araignée noire avait tissé son piège à la prendre comme une mouche.

Toujours songeant, Livette avançait et finit par distinguer, loin devant elle, autour du clocher des Saintes, les hirondelles tournoyantes et les martinets. De si loin, on eût dit des vols de mouïssales. Et, avec les martinets et les hirondelles, volaient des mouettes. Toutes ces ailes, grandes et petites, tantôt vues par-dessous et sombres, tantôt vues par-dessus et luisantes, tournaient, viraient, valsaient, croisant, emmêlant leur cercle de cent façons. C’étaient jeux de printemps et de matinée dans la clarté fraîche du ciel.

Pour avoir des nouvelles, Livette songea à passer par la citerne publique, car c’était l’heure où les filles et les femmes des Saintes-Maries-de-la-Mer vont chercher la provision d’eau.

A l’entrée du village, elle aperçut, sur sa droite, le campement des bohémiens, mais détourna la tête.