M. Michalias l’a entrepris, et il en viendra à bout, — comme de tentatives autrement ardues. N’est-ce pas à lui que les Ambertois doivent l’initiative de ce reluisant établissement de bains-douches populaires, tout modern-style, aux gaies faïences de couleur, d’un aménagement irréprochable, d’une propreté éclatante, — où, pour quatre ou cinq sous, l’eau est distribuée à profusion à tout venant ? La fondation, émanant d’une Caisse d’épargne prospère, était destinée au public le plus modeste, à l’employé, au paysan. Ils n’y sont guère venus. Par contre, la population aisée y fréquente en foule. Sans doute, peu à peu, l’exemple des citadins et des bourgeois entraînera le campagnard et l’ouvrier. Ainsi le philanthrope et l’homme de progrès seront récompensés de leur effort. Même chose pourrait advenir pour le poète patoisant, en sens inverse : de retarder la fin du parler ambertois.
De voir « les Messieurs » faire tant de cas du vieux langage naguère dédaigné et reculant de la ville au village et du village au hameau arriéré, le paysan ne rougira plus de l’employer au lieu du français de hasard ramassé à la foire et au cabaret. De le lire imprimé, il l’estimera à une autre valeur, comme le seau ou la lampe de cuivre jetés au rebut et qu’il voit acheter par les amateurs, comme le flambeau d’étain, la croix d’or émaillée échangés pour quelque affreux objet « à la mode » — et devenus introuvables.
M. Michalias a prouvé que l’on peut être, à la fois, épris du passé et féru d’hydrothérapie, sans qu’il en résultât d’autre catastrophe que de la renommée et du bien-être supplémentaire pour le cher pays natal…
CHAPITRE XXI
Des Poètes nouveaux. — Le buste d’E. Chabrier. — Henri Pourrat. — Charles et Olivier Calemard de La Fayette. — La Petite victoire de Samothrace. — Le poème des champs. — Considère…
J’ai gardé le goût des vers et la passion des paysages. Peut-être est-ce d’avoir traîné mon enfance par la hâve et fuligineuse banlieue que je n’arrive pas à me rassasier de nature et d’espace ! Peut-être, est-ce d’avoir fabriqué « des vers impressionnistes », — que j’ai, par l’amour des contraires, gardé la passion de la poésie — des autres, français et patoisants… Toujours est-il que je n’approche jamais sans émotion le recueil d’un poète nouveau. D’abord, ce n’est pas un volume qui se vende. Vraiment, le poète se donne ! Avec le prosateur, si désintéressé soit-il, tout de suite nous entrons en compte, nous faisons une affaire, lui, surtout ; il demande de l’argent, il touche ; et nous en sommes pour notre dépense.
Des vers, des paysages, voilà qui me tentait ; d’autres paysages, — le Velay voisin — que me vantait chaleureusement Henri Pourrat, dont le jeune talent affirmé dans les Films auvergnats, Sur la Colline ronde, en collaboration avec Jean l’Olagne, enchante les régionalistes, et mérite de gagner tous les lecteurs. Ce sont des scènes savoureuses de la vie du Livradois, — annexé à la littérature française, dans une langue robuste, pleine, serrée, aux images hardies, nettes et justes — entre Guy de Maupassant et Jules Renard. Comme la Dore a trouvé son poète patois en M. Michalias, ses riverains et les campagnards ressortissants d’Ambert ont rencontré dans MM. Jean d’Olagne et Henri Pourrat des conteurs à qui ils doivent de nous apparaître typiques, définitifs, inoubliables, admirablement locaux. Il y a là des mœurs, du pittoresque inédits ; ces paysans sont de ce pays, pas d’un autre…
Donc, M. Henri Pourrat, dans nos promenades autour d’Ambert, m’entretenait de nature, de littérature, d’art, et de la poussée industrielle et commerciale de la petite capitale du Livradois, où se fabriquent des chapelets pour toutes les parties du monde. Le petit palais cossu de la caisse d’épargne dit assez l’accroissement des économies que les bas de laine déversent dans ses coffres de fer. Mais Ambert ne s’enorgueillit pas que de ses usines et de ses écus. Cet été, elle honorait, par un buste dû à Constantin Meunier, en place publique, l’un de ses plus glorieux enfants, Emmanuel Chabrier[49].
[49] A l’inauguration du monument (du sculpteur Vaury, surmonté du buste par Constantin Meunier), M. J. Desaymard a redit ainsi cette cruelle destinée d’un génie contre qui s’acharnait la malchance :
« Emmanuel Chabrier naquit à Ambert, en 1841, d’une vieille famille Ambertoise. Tout, en lui, rappelait son pays natal : depuis son nom, à étymologie pastorale, jusqu’à son accent, ponctuant drôlement des locutions du crû : « Eh ! ma mie ! — Ah ! bonnes gens ! » depuis ses houppelandes et ses vastes chapeaux restés légendaires, jusqu’à la carrure de son corps replet, surmonté d’une face large et animée, au front puissant, au regard incisif. Mais surtout ce qui faisait de lui la personnification même de sa race, c’était son tempérament volontaire, véhément et combatif, la vie ardente qui bouillonnait en lui, et s’épanchait, tantôt en une verve comique intarissable, tantôt en une tendresse effrénée ; c’était enfin son inspiration, affirmant dans toutes ses œuvres la joie et la beauté de vivre.