à un fils de l’Auvergne
engagé volontaire
tué à Vauquois
le 26 novembre 1914
Au cœur de l’Auvergne
CHAPITRE PREMIER
Une enfance auvergnate : Du mont Valérien au Plomb du Cantal. — Les colonies « de patois ». — La malle à musique : cabrette et bourrée. — La mort de l’habillé de soie. — Le « siège de Paris » ; du baraquement à la cave. — Au « pays ».
C’est presque des mémoires !
Déjà !
Pourtant les souvenirs qui dévalent vers moi, de la Montagne natale, ont des visages de jeunesse sans rides ! Cela date tout de même de vingt, trente, quarante ans, — de toujours ? Non, de tout à l’heure, de tout de suite ! Comment situer au passé la floraison d’enthousiasmes et d’admirations dont le temps n’a pu tarir le parfum ni crisper les pétales…
Oui, je m’en souviens comme d’hier, de notre première rencontre avec l’Auvergne…
Car, je n’y suis pas né, dans la montagne que je proclame natale ! J’ai dû aller à elle, — après avoir vu le jour, le demi-jour, plutôt, sous le plus morne ciel de banlieue, à Levallois-Perret ! Encore, je me vante ! Cette commune n’existait pas, en 1863. Ses terrains vagues dépendaient de Clichy-la-Garenne, dont la Mairie eut la charge de recevoir les déclarations relatives à mon humble état-civil…
J’entends bien, tout de même, être assez pur Auvergnat. Mes parents descendaient, c’est le cas de le dire, du plus haut du Plateau Central, de Brezons, de Cézens, à l’épaulement du Plomb, — et n’avaient quitté le pays qu’après leur mariage. De pauvre origine, ils n’avaient point assez fréquenté la courte école de village pour y perdre le patois ! A Paris, à mesure qu’ils prospéraient dans leurs entreprises, c’étaient des parents, des amis, que les Auvergnats faisaient venir à leur service. Métiers et professions se monopolisaient, spécialisés aux cantons dont les originaires s’y étaient adonnés d’abord. Par ici, se dirigèrent les ferrailleurs ou les marchands de chiffons. Par là, s’accoutuma l’exode des frotteurs ou des hôteliers. Les nourrisseurs s’espaçaient aux barrières. Un peu partout, si j’ose cette image, les charbonniers faisaient la boule de neige. Autant de colonies où se perpétuait le patois, où il se localisait avec ses prononciations et ses variantes d’Aurillac, de Murat, de Saint-Flour. Dans nombre de commerces, les compatriotes formaient souvent toutes les relations et la clientèle. Aussi le patois était-il pratiqué autant que dans les hameaux délaissés. A cette persistance fidèle de la langue première apprise, il y avait sans doute d’autres raisons que la commodité de l’habitude, et la défiance du français moins familier : la tâche allégée aux accents de la race, l’exil engourdi à l’haleine du terroir. Les mots étrangers ne sont que des signes sonores des lèvres. Il sourd une âme vivante et profonde de la syllabe jaillie au berceau.