Le patois, mais c’est par ce qu’il a de pauvre et de simple qu’il nous touche ; par ce qu’il a d’obscur — et que le poète a fait reluire — qu’il nous est cher ; parce qu’il est tout près du cœur de la race et de l’âme du pays…

Une langue souple, vaste, riche, évoluant, de conquêtes en conquêtes, sollicitées par l’innombrable beauté de l’univers et l’infini de la pensée et des sentiments humains, n’a pas le temps d’avoir des attentions et des gentillesses pour chaque caillou, chaque geste, chaque cri des bourgades perdues des petites patries ; elle ne s’aventure pas aux cantons reculés, où l’existence toute pastorale n’a guère changé depuis des siècles et des siècles, où nul des besoins nouveaux n’a appelé des manières nouvelles de sentir et de s’exprimer… là, les hommes à qui les durs travaux rustiques n’ont pas laissé le loisir d’écrire ni de s’exercer aux jeux de la poésie et de l’éloquence tiennent jalousement aux mêmes vieux mots éprouvés, fidèles et sincères qui s’appliquent si fortement et si tendrement aux mêmes vieilles choses familières du champ et de la ferme… Le patois est là, contemporain de l’histoire ancienne de la contrée. Comment ne pas faire confiance à ses dires immuables, à ses antiques et loyaux services ? Car les expressions de terroir ont gardé leur relief originel ; elles sont d’une frappe grossière, mais résistante. Et voici que les savants se tournent vers l’étude des patois méconnus et dédaignés, pour y retrouver le secret initial de la formation des langues…

Mais qu’importe l’origine précise du parler auvergnat — pour les fils de l’Auvergne ! On nous apprendrait demain qu’il descend du chinois que cela ne nous dérangerait guère. Ne resterait-il pas le verbe ancestral ! Pour nous, émigrants, sevrés tôt de la voix maternelle, — même nourris des splendeurs du français, du latin, du grec, c’est toute notre fibre profonde qui tressaille au patois du berceau, quand il nous est redonné de l’entendre, nostalgique, évoquer à nos esprits tumultueux, harassés de l’exode aux cités, la vie salubre, primitive et bourrue de la Montagne…

CHAPITRE VIII

Les troubadours d’Auvergne ; Le Puy. — Le Velay et la littérature. — De Nostradamus à M. Joseph Anglade. — Les troubadours cantaliens. M. le duc de la Salle de Rochemaure ; les récits Carladéziens. — Pierre de Vic. La cour de l’Épervier. — Le moine de Montaudon. « Tensons entre Dieu et le moine ». L’hospitalité auvergnate. Les ennuis du moine-troubadour. Ce qui lui plaît. — Un troubadour contre les femmes.

I

Le Puy…

Le Puy-Sainte-Marie…

Où l’on songe à Orvieto, dressée sur son rocher de tuf isolé, dans la région volcanique de Bolsena, — à Orvieto, à Sienne, avec leurs cathédrales à façades polychromes, leurs assises de basalte noir, de calcaire blanc…

Le Puy, qui a sa légende miraculeuse, son histoire pathétique ou gracieuse, avec les heures nationales où Charles VII venait implorer la Vierge d’Anis, où Jeanne d’Arc faisait porter ses oraisons par sa mère et par ses amis[13], où le sanctuaire du Puy était en même temps le sanctuaire et le palladium de la royauté française, Le Puy, la capitale des Vellaves, dont l’évêque Aymard de Monteil, en 1096, entraînait les chevaliers à la croisade ! Le Puy, où montèrent des papes et des rois, de Charlemagne à François Ier, où siégèrent des Conciles et des Assemblées des États du Languedoc, — et qui subit la disette, la peste, les assauts violents des Huguenots ; Le Puy, où l’église Saint-Laurent montre la statue de Du Guesclin et le tombeau renfermant les entrailles du héros ! Le Puy, dont les siècles ont épargné la carrure féodale, une des villes, une des filles de France qui ont le mieux gardé leur visage du moyen âge… On a visité Orvieto, Sienne. Mais non Le Puy ! Ce n’est pas sur les itinéraires en vogue :