Les émigrants d’Auvergne : La terre quittée. — La route d’Espagne. — Le pâtre Gerbert. — Les Pèlerins de Saint-Jacques. — « Chineurs et roulants », d’Arsène Vermenouze. — « L’air » d’Auvergne.

Quand je vous dis que je suis Auvergnat !

L’Auvergnat authentique n’a rien de plus pressé que d’émigrer…

Aussi, ne m’en suis-je pas privé. Dans la fougue de la jeunesse, j’aurais voulu parcourir l’univers d’une traite… Ah ! les folles et généreuses impatiences, où l’on se jette à toutes les extrémités de l’espoir ou du découragement ! Quelles tempêtes où se meurtrissaient mes rêves, parce que la France n’était pas aussi radieusement grande, la République aussi hautement intégrale, les hommes aussi purement désintéressés que pouvait le souhaiter un idéal en partance pour l’absolu. A des heures troubles, la patrie m’était irrespirable. Je ne me sentais libre qu’aux rivages imprévus où rien ne me rappelait la terre quittée comme un esclavage aux fers étroits. Délibérément, j’aurais accepté — pour combien de temps ! — l’existence primitive du fleuve et de la forêt, le cœur neuf, l’esprit raclé des enduits de la civilisation. Sous l’éblouissement du soleil tropical au milieu d’une peuplade douce et belle, je me disais : Pourquoi pas ici ? Et, sans doute, j’étais sincère, à telle minute, malgré ce qu’il entrait inévitablement de littérature dans mon nihilisme nomade…


Cette manière d’émigrer, dans les nuages, n’est point celle ordinaire de nos compatriotes. Ils ont l’émigration plus pratique, s’expatriant de par la force des choses, le climat hostile, le sol récalcitrant, le penchant au gain, — non pour les joies de l’aventure.

Où va l’Auvergnat, le travail l’enchaîne. Naguère il ne s’en distrayait qu’avec ses frères d’exode, échappant aux tentatives étrangères, à l’influence des villes. De Paris, de Madrid, il ne connaissait que sa boutique, les trajets de son négoce. Il épousait une Auvergnate. Absorbés dans la tâche commune, ils envoyaient les enfants à élever aux grands-parents, au village où ils projetaient de retourner eux-mêmes plus tard, souvent trop tard…


L’émigration continue ; la descente s’est multipliée. Mais, petits ou grands, l’on ne se soucie plus de remonter… Ceux qui s’enrichissent s’implantent aux lieux de leur fortune et de leurs intérêts. Quant aux autres, les difficultés matérielles les retiennent, et ils ont vite fait d’être prisonniers à jamais du salariat absorbant des vastes agglomérations. Il n’y a plus qu’une toute petite moyenne aisée pour revenir se fixer au pays. Et le moraliste et le régionaliste se lamentent de l’abandon des campagnes simples et saines pour les capitales dévorantes.

La route d’Espagne fut une des plus anciennement suivies par nos compatriotes. L’émigration date de loin et se réclame de devanciers illustres : sur la fin du Xe siècle, Gerbert, élevé au monastère de Saint-Géraud d’Aurillac, se rendait à Cordoue, Gerbert dont le génie précurseur s’empara, pour l’augmenter prodigieusement, de tant de découvertes personnelles, du trésor de sciences révélées au delà des Pyrénées, Gerbert, le pâtre de Belliac qui deviendra Sylvestre II, Gerbert dont Jean-Baptiste Veyre a chanté la rustique et précoce enfance, l’immense destinée :