«—J’avais, depuis longtemps, pris cette habitude,—et aucun malheur ne m’était arrivé,—quand, l’ase fouto..., un soir, comme je partais du Bac—(il bruinait quelque peu), une brume se lève,—telle que vous auriez dit un monceau de plumes;—avec un couteau vous l’auriez coupée.—Le fermier Guy, patron de mon aimée,—ne voulait pas me laisser partir,—et voulait me garder chez lui jusqu’au matin;—mais, moi, qui n’avais pas peur de la chauve-souris,—un bâton d’alisier, bien ferré, à la main,—le chapeau sur l’oreille, et la pipe allumée,—je filai, sans vouloir attendre au lendemain.
«—A travers le brouillard gris, la lune se levait,—et cela ressemblait à un œil rouge qui me regardait...—Tout alla bien jusqu’à Picou;—mais là, va te faire fiche! au milieu de la lande,—je vois une flamme bleue et claire,—qui vient de mon côté: Qu’est-ce que c’est, Jeantou?—pensai-je; quel est ce diable de feu qui flambe?—Tout en pensant ainsi, je serre bien mon bâton,—et je me mets à chanter la «Grande»;—mais le feu, ce gueusard!—quand j’eus fait quelques pas,—se met à me danser, saute, monte et descend,—et, tout à coup, vient sur moi, comme une balle.
A Saint-Bonnet-de-Salers.
«—Moi, qui veux l’éviter, je recule, je trouve une mare,—et je m’y enfonce jusqu’au milieu de l’estomac.—C’était au cœur de l’hiver, il gelait,—et le pauvre Jeantou pensait:—Quel rhume tu vas attraper, quel rhume!—Je passai là une minute lourde et longue,—à barboter dans l’eau et dans la boue.—J’y faillis perdre un sabot,—et vous ne m’auriez pas touché avec une fourche à fumier,—quand je sortis de la mare,—tellement elle me remplit de vase, la carogne!—vous auriez dit que je venais de curer un puisard.
«—Près de là je trouve une croix,—et comme je ne savais plus où j’étais,—au pied de cette croix, de fort mauvaise humeur, je m’assis.—Mais, tout à coup, un bruit me fait dresser la tête;—je me retourne, et que vois-je! Un colosse de chat,—avec des yeux comme deux chandelles allumées.—Ah! mon ami, je me lève et je lance des cris de détresse,—qu’on dut entendre à Saint-Paul, et même au delà:—je n’avais plus ni force ni courage;—le cœur me faisait tic tac,—et je crus avoir une attaque.
Entre Mauriac et Salers.—A Drugeac.
«—Et ça ne se termina pas ainsi:—sur l’échine de ce chat énorme et monstrueux,—une vieille s’était juchée,—jambe de-ci, jambe de-là,—asla et les jarretières pendantes,—et aussi velue qu’un blaireau,—un pied chaussé d’une savate,—et l’autre d’un sabot sans bride.—Et il en arrive ainsi des bandes,—qui volaient comme des oiseaux,—à cheval sur des boucs, des chats et des oies.—Je vis là des loups-garous,—des fées et des lutins,—des dracs et des tarasques;—et, pour tout dire, le sabbat!
«—Ah! comme je regrettais d’être parti du Bac!—Ces vieilles me regardaient,—et les bougres de chats miaulaient.—C’est égal, au bout d’un moment:—Allons! tu ne peux pas coucher ici,—pensai-je; Jeantou, du courage!—Je m’élance, et, comme un fou,—je me jette, les yeux fermés,—à travers bois, landes et prés.—Mais des diables volants, qui me suivaient sans peine,—un des plus malins m’attrape les cheveux,—et pendant que je mouillais mes braies de peur,—il m’allonge une plumée,—telle que, la moitié de la tête, il me la laissa pelée:—il n’y demeura pas plus de poil que sur un œuf!—Moi, qui me débattais, je glisse, je tombe dans l’herbe,—et je roule au fond d’un réservoir;—je me relève cependant,—et moi là-bas! et moi là-bas!—Je n’ai jamais autant galopé.—De temps en temps je trouvais un arbre, et je le heurtais;—d’autres fois une ronce, un débris de souche,—me faisait rouler, cul par-dessus tête; et chaque fois, je m’assommais.—J’avais perdu le bâton, le chapeau,—et je saignais comme un veau.—Je m’étais fait au front des bosses,—comme des pommes de terre bien grosses.