Jamais, au fond des puits les plus lugubres, où le mineur abat le charbon, dans le voisinage du grisou, sous la menace des éboulements, où le drame et la terreur suintent aux voûtes, je n’éprouvai telle impression que dans cette claire papeterie, si réjouissante à l’œil de prime abord, lorsqu’on y descend, écœuré de la saleté flagrante sur tous les autres points de la ville haute et de la ville basse... car Thiers ne se compose point que de ce site industriel farouchement agrippé aux aspérités du ravin; au bord du plateau s’étale plus commodément la ville, dont ces usines ne seraient que le faubourg, «une ville bariolée de couleurs tendres et riantes, que les voyageurs comparent à une ville d’Italie, une ville quasi neuve, avec des fontaines, des édifices, des routes», dit encore George Sand, peut-être excessivement; «une ville qui semblait peinte sur le penchant de la colline», a écrit La Bruyère.

En Basse-Auvergne.

Cependant, lorsqu’après avoir côtoyé la rivière, s’être arrêté aux cascatelles du Creux-Saillant, à l’église du Moutier, l’on s’évade du gouffre, la ville haute n’est plus seulement la ville haute, mais une cité paradisiaque, de délice et de rêve; je comprends que les groupes sans travail, qui, à l’ombre des murs, par cette torpeur d’août, sur des meules à plat en guise de tables à jouer, faisaient au piquet ou à la manille, ou allaient au devant épiant si elle venait, l’eau espérée..., en musique, avec des pistons et des accordéons: je comprends que les polisseurs, les frappeurs, les limeurs, les dresseurs, les monteurs des coutelleries et les plieuses et les étendeuses de la papeterie «dont les peaux de lait, auprès des faces enfumées des forgerons, forment un tableau qui rappelle Vénus condamnée à vivre près de Vulcain»; je comprends qu’hommes et femmes des usines ne lèvent point le regard sans quelque envie vers les maisons des marchands, des hôteliers, des rentiers, qui sont, pour ceux d’en bas, dans le ciel (lorsqu’elles ne s’écroulent point, comme le toit à peine posé du marché, en 1885, et la même année, l’escalier du Palais de Justice, accident où périrent une trentaine de personnes, et pendant lequel le président du tribunal, aujourd’hui sénateur, M. Baduel, gagna sa médaille de sauvetage...)

Et les chiens, aussi, reclus dans ces sortes de silos thiernois, doivent projeter de se syndiquer, de réclamer la journée de huit heures, dans l’inertie de ces interminables stations sur l’envers des genoux de leurs maîtresses, doivent souhaiter parfois quelque exode des fosses, des in-pace où ils sont confinés, vers le pays au-dessus...

Certes, le Piroux, et de vieilles façades de bois, de briques, de pisé, avec pignons et encorbellements, consoles sculptées, escaliers en tourelles, ne sont pas sans attraits. Et il n’y a pas que des êtres privés d’horizon, accoutumés à voir des lambeaux de nuages ou d’azur comme d’une citerne, qui puissent s’émerveiller des larges perspectives qui s’offrent de la terrasse du Rempart sur la Limagne, la chaîne des Dômes, les monts Dore, ou du plateau de la Margeride sur les monts du Livradois, le spectacle peut ravir les spectateurs les plus difficiles.

Mais, l’étendue a beau disperser au loin mille merveilles, la pensée hantée, la vue ne se détachent pas des profondeurs où gémit la Durolle...

Quant à elle, lorsqu’elle a pu fuir ces parages d’enfer, je me la représente assez comme une personne enchaînée autour de laquelle des jongleurs, comme dans les exercices des cirques, auraient fait voler et planté des milliards de couteaux, et qui serait relâchée, les yeux intacts...

Bien sûr, longtemps, longtemps après que les lances et les pointes ont fini d’étinceler, de luire, et de grincer, et de siffler à son passage, elle doit délirer, continuer de frémir et de se contracter aux moindres brins d’herbe, comme à des glaives cruels!