«La saincte Image, laquelle couronnée à l’impériale (comme son divin Enfant-Jésus, en son giron) d’une couronne garnie de pierres précieuses, et affublée d’une robe d’un grand prix, assise comme dans un throne ou tabernacle ouvert, à quatre colonnes revestues de toile d’or, et un surciel frangé, très riche. L’Image saincte de la Vierge estoit portée sur les espaules d’un diacre et soubs-diacre fort honorablement habillez de fines aulbes et de fort excellentes dalmatiques, comme l’arche d’alliance, figure de la mère de Dieu, ne pouvoit estre portée que sur les espaules de deux lévites sanctifiez. Deux anges l’accompagnoyent avec deux flambeaux: à celui de droite estoient attachées les armes du roy, my-parties de France et de Navarre, avec cet escripteau: S. Maria Deum pro rege nostro christianiss. exora, ut in æternum vivat cum beatis, et à celuy de sénestre celles de M. le Dauphin, comte d’Auvergnes, escartellées de France et de Dauphiné, ayant au milieu dans un petit escu la tour d’argent en champ d’azur parsemé de fleurs de lys d’or sans nombre, avec ce rouleau: Fiat pax in virtute tua, et abundantia in turribus tuis, et le tout dans deux braves chapeaux de triomphe, tissus artistement de branches de lierre ressemblantes à du verd laurier.

«Après tout cela venoient quatre hommes robustes portant (comme les explorateurs de la terre promise portèrent en un levier le gros raisin), deux à deux, les deux grands cierges du Roy et de la Royne de Nostre-Dame, pesants et fort gros, chascun ayant les armoiries et livrées au blason d’iceux qui les suivoyent avec leur train royal, instruments de musique, fifres, tambours, trompettes, enseignes, et tout plein de soldats armez.»

Inutile de dire que les dons affluaient, que le trésor s’accroissait, et que Vassivière connut l’ère des splendeurs et des magnificences... Aussi les désastres de l’oubli, de l’indifférence, de l’ingratitude...

Ses richesses attirèrent les voleurs, et, la Vierge noire, qui avait frappé de cécité le sergent coupable d’un larcin de seize deniers, se laissa dépouiller en 1669, de lampes, de ciboires, de calices, de colliers, de cœurs, de chaînettes, de chasubles, de robes, etc.; une partie seulement fut recouvrée, et l’un des voleurs arrêté, brûlé sur la grande place de Saint-Flour.

Environs de Vassivière.—Le lac Chauvet.

D’ailleurs, aux siècles suivants, le prestige de la Vierge noire périclita, au point que la Révolution le trouva tout à fait délaissé; la chapelle fut fermée, pas même revendiquée comme bien national: les fermiers de la montagne de Vassivière se l’approprièrent et en firent une grange à foins. Ce ne fut qu’au commencement de ce siècle que la chapelle fut restaurée; l’image d’autrefois avait été si mutilée qu’il fallut en dresser une copie, où l’on fit entrer les débris de l’ancienne, «de même que dans la construction d’un navire on fait entrer, comme gage de protection, le vieux bois qui a résisté à toutes les tempêtes, et qui a fidèlement rendu au rivage des milliers de passagers...»

Un chemin de croix de pierres, montant à Vassivière, un autel en plein air, deux ou trois misérables auberges, un pauvre groupe d’humanité, dans ces parages de vaste solitude, composent à présent l’aspect ordinaire de ce pèlerinage... Mais, deux fois l’an, à la montée, à la descente, toute la région pendant un jour, une semaine, est traversée de pèlerins, de processions, sur les routes de Besse, de Latour, d’Église-Neuve. On y vient de Compains, d’Espinchal, du Valbéleix, du Chambon, de Saint-Victor, de Saint-Diéry, de Saint-Anastaize, etc.

Au jour du pèlerinage, des files de monde arrivent par toutes les dressières de la montagne; il trotte des milliers de charrettes bondées de gens sur les routes: tout le plateau n’est qu’une forêt de brancards de voitures dételées: la multitude fourmille là, dînant, priant, chantant: mais ce ne sont plus les somptueux cortèges de l’an 1609!

Au lieu de musiciens «aux beaux surpelis», de petits anges «à aisles et perruques», etc., etc., les bannières, croix, emblèmes, sont portés, ou suivis par de simples prêtres, des paysans en blouse, des enfants de chœur pris au catéchisme, des jeunes gens coiffés de vulgaires «canotiers» ou «panamas», des fillettes, fières de leurs ombrelles et de leurs chapeaux de la ville; après le clergé, les costumes des sapeurs-pompiers, les casquettes des fanfares, voilà à peu près tout ce qui tranche sur les redingotes des notables, les feutres à larges bords des montagnards, l’accoutrement banal des paysannes qui n’ont guère conservé de jadis que, çà et là, quelque coiffe, quelque bijou... Et puis, au lendemain, les cierges éteints, l’encens évanoui, les cantiques tus, les pèlerins en allés, le plateau de Vassivière recommence d’être vide et silencieux, avec sa petite chapelle, la sacristie où l’on vend de menus objets de piété, les trois ou quatre sordides débits, à l’anneau desquels le curé de passage attache sa monture, le temps d’une génuflexion et d’une prière; où le voiturier donne l’avoine aux chevaux pendant que l’on s’arrête aux béquilles déposées par ceux à qui la noire image a fait retrouver leurs jambes, les ex-voto de cire, les naïves inscriptions de souvenir et de reconnaissance...