Mais non, le silence, la solitude…


Les brouillards encapuchonnent les puys et les dômes. Les vacheries sont descendues hiverner. C’est fini du refrain qui courait sur les cimes, de buron en buron, ou résonnait par la campagne… Et la chanson qui réveillait l’aube, la chanson qui berçait le crépuscule, les vocalises aiguës du pâtre jouant avec l’écho, le rythme dont le laboureur balançait sa tâche au pas des bœufs, ce lambeau de phrase qui fleurait toute la flore des sommets, se nuançait de toutes les nuances de la lumière, ces pauvres notes de rien avec quoi le bouvier contait sa peine ou sa joie à l’espace, tout cela s’est tu, à la venue du froid… la Grande, ensevelie… muette… sous la neige…

Le Château-là-Haut.

Je flânais, avant de me glisser entre les draps. Je redoutais l’insomnie, dans le lit inaccoutumé. J’ouvrais une des fenêtres taillées dans la muraille de basalte épaisse de quatre mètres, à pic, au bord de l’abîme… J’appuyai mon front un peu fiévreux aux grilles de fer, mais je ne distinguais rien, dans la nuit, les ténèbres, compactes, massives. Il ne passait, à travers l’immense silence de la montagne, que le grondement d’un torrent, d’un pissorel, comme ils disent ici de ces ruisseaux, bruyants à la moindre averse, desséchés au premier soleil. Le vent glacé menaçait de souffler ma lumière. Je fermai et commençai d’inspecter la chambre, haute et vaste, où quelques meubles d’aujourd’hui se perdaient comme un ménage de poupée, entre des armoires énormes, qui touchaient aux caissons armoriés du plafond.

Autour de la salle étaient accrochées, dans des cadres de chêne, des listes qu’on devinait calligraphiées par le maître d’école du hameau : Un arbre généalogique d’où sortaient Mlle Adèle des Vergnés et M. de Peyrardent ; un tableau chronologique des leudes, comtes et vicomtes de Vergnés ; celui des capitaines-gouverneurs ; une nomenclature des châtellenies que renfermait la vicomté et le relevé des fiefs qui dépendaient de ces châtellenies, avec l’énumération des paroisses où ils étaient sis ; puis, la suite des noms des officiers du bailliage, avec leurs qualifications, telles que celles de juge, bailli, garde-scel, chancelier, juge d’appeaux, lieutenant-général ; un résumé des titres de la commanderie qui avait existé dans la forteresse ; le catalogue des commandeurs connus, etc. !

Je fouillai dans les volumes alignés sur une étagère en guise de bibliothèque : ce n’étaient que des annales, des notices, des biographies, des mémoires, des terriers, des coutumes, des inventaires, lorsque je découvris un tome du Nobiliaire, sur un coussinet grenat, sous un globe de verre — placé là comme le rameau d’oranger nuptial des petites bourgeoises. Je le pris et me couchai, dans l’espoir que cette lecture me conduirait vite au sommeil :

« Suivant Audigier, Teillard, Dulaure et des mémoires inédits, le pays de Vergnés aurait été gouverné, à l’époque romaine, d’abord par Frontonius, sénateur du Rouergue. »

Je tournai les pages :

« … Bérenger II, vicomte de Vergnés, qui, suivant dom Coll, vivait en l’an 915. On ne sait rien de lui si ce n’est qu’il fut le père du suivant… »