Frédéric se montrait pour servir le thé. Il s’interrompit.
Le domestique avançait une petite table sur laquelle étaient disposées, autour d’un grand samovar d’argent, des tasses de porcelaine transparente à petits bouquets.
Gisèle se leva:
—Je vous sers du thé?
—Non, un peu de tilleul, si vous voulez bien.
Il souffrait de l’estomac et reprochait à sa femme de ne pas y faire attention. Son visage se rembrunit. C’était une contrariété pour lui de n’avoir pas dit tout de suite ce qu’il voulait dire.
Tout en attendant que le domestique se retirât—et il semblait prendre plaisir à prolonger son manège autour de la table—Saint-Estèphe regardait sa femme à la dérobée. Valait-il la peine qu’il eût quitté si tôt une réunion extrêmement joyeuse pour être accueilli de cette façon? Depuis quelque temps, elle était maussade, agacée. Lui, au contraire, qui avait une infidélité à se reprocher, exagérait l’empressement. Si elle se doutait de quelque chose, pensait-il, ce serait terrible! Devant cette idée, il se sentait pusillanime comme un enfant, prêt à toutes les protestations, à tous les mensonges. En réalité, cette liaison avec une modiste en renom—celle-là même qui faisait à Gisèle de charmants chapeaux—ne l’amusait guère. Cette femme avait des manières vulgaires qui lui déplaisaient; mais, dans le monde où il fréquentait, n’était-il pas presque de règle que tout homme marié eût une maîtresse? Il ne comprenait pas comment l’opinion exigeait de lui cette chose ennuyeuse, qui contrariait ses goûts de prudence, de tranquillité; néanmoins le souci de ne pas manquer à «ce qui se fait» l’empêchait de mener jusqu’au bout son raisonnement.
—Non, elle ne sait rien, pensa-t-il en regardant la jeune femme verser tranquillement du thé dans sa tasse; et l’intérêt de la nouvelle qu’il apportait le gonfla de nouveau du sentiment de son importance.
Mme Lafaurie, tirée de son assoupissement, tenait Frédéric comme au port d’armes en face d’elle. Presque chaque soir, elle entamait ainsi un interrogatoire et lui donnait en cinq minutes trois ou quatre ordres contradictoires.