Il voyait, lui, le sens réel de la scène qui se jouait là, autour de cette table couverte de fruits, sous des paroles insignifiantes. Ce Butlow, rogue et trop nourri, croyait être le personnage important de cette réunion; M. Lafay, qui semblait regretter chaque parole qu’il lui adressait, le considérait d’un air protecteur. Ni l’un ni l’autre ne se doutaient qu’ils devraient bientôt changer de ton. Ce n’était pas la première fois qu’il se sentait ainsi mesuré, classé... Chaque coup d’œil tombé sur lui décuplait le désir de revanche que réveillait toujours dans son sang le contact du monde. Une trépidation rapide passa dans ses nerfs: la partie se jouait et il ne souffrirait pas de ne la point gagner. Le souvenir de Paule, gênant et obscur, était relégué ce soir hors de la vraie vie.
Après le dîner, dans le salon, il se sentit harassé comme s’il avait longtemps marché. Quel chemin avait-il donc parcouru sans que son corps changeât de place? Le regard de Gisèle posé sur lui semblait lui dire: «Mais allez donc! Qu’attendez-vous?»
Odette était assise un peu à l’écart, ses bras nus très blancs dans les volants de sa robe verte. Son visage avait une expression passive, un peu animale; dans ses grands yeux vides, il crut voir une intelligence engourdie. Et il cherchait les mots qu’il fallait, respectueux, pas trop intimes; avec elle, il valait mieux que ce fût banal.
Sa vue intérieure s’obscurcit un instant comme se ferment les yeux de l’homme qui se jette à l’eau: ce fut une déchirante sensation d’angoisse. Puis il se leva, traversa le salon, et alla s’asseoir à côté d’Odette...
VI
«Ne revenez pas, je vous écrirai», avait dit Seguey à Paule, d’une voix rapide et sourde qui l’avait frappée. C’était dans l’obscurité, sur le bord du fleuve. Au même instant, elle avait senti sa bouche à travers son gant, et ce grand saisissement dont elle était restée comme foudroyée.
Dans le train, elle avait fermé les yeux. Une chétive lumière agonisait avec des sursauts dans une cuvette de verre fixée au plafond; les vêtements pressés dégageaient une odeur de laine mouillée. Son visage gardait une impression de brûlure et tout son être défaillait d’une joie étrange et inapaisable.
Octave l’attendait à la gare. Dans la petite voiture, enveloppée d’un grand manteau, elle regardait les étoiles suspendues dans un ciel noir et froid comme un ciel d’hiver. Le grand garçon grommelait à son côté des paroles qu’elle entendait mal. Ce n’était pas la première fois que la voiture venue la chercher à un autre train stationnait pendant deux heures devant la gare: la colère grondait chez ses gens à cause du souper retardé, du cheval qu’il fallait encore dételer, soigner. Elle passait vite, les oreilles bourdonnantes. Mais, ce soir-là, elle se sentait soulevée au-dessus des choses quotidiennes, dans l’isolement farouche de l’amour.
La porte de la cuisine était ouverte et une seule fenêtre éclairée. Elle prit une petite lampe qui brûlait dans le vestibule. Il y avait sur la table de sa chambre une boîte à gants bouleversée et sur le lit un corsage qu’elle avait jeté avant de partir. Il lui semblait qu’elle revenait après une très longue absence; elle n’avait plus la notion du temps; il lui était aussi impossible de rentrer dans sa vie ancienne que d’étouffer dans tout son être ce besoin d’aimer et d’être aimée. Son cœur continuait de battre dans un autre cœur.
Elle n’avait jamais imaginé la minute obscure et poignante qu’elle venait de vivre: tout était surprise pour elle dans le mouvement irrésistible qui, un instant, l’avait enlacée. Combien elle avait dû douter pour éprouver tant d’étonnement, une si enivrante sensation d’orgueil! Et elle allait d’un meuble à l’autre, égarée et désorientée, oubliant d’enlever son chapeau.