LA VIGNE ET LA MAISON
PREMIÈRE PARTIE
«Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,
Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.»
(Lamartine, la Vigne et la Maison.)
I
Il y avait des mois que Mme Dupouy était très malade. Ses robes noires, rétrécies plusieurs fois par la couturière, flottaient autour d’elle. Quand elle descendait la rue du village, allant à la gare pour prendre le train, des regards curieux ou compatissants traversaient les vitres. Il n’était guère de maison où son amaigrissement ne fût commenté. Beaucoup s’indignaient que le médecin ne lui donnât pas l’ordre de rester chez elle et prédisaient qu’elle tomberait morte sur la grand’route; d’autres ressassaient que sa fille ne paraissait s’inquiéter de rien.
Il était vrai que la jeunesse élancée de Paule, à côté du dépérissement de la pauvre femme, créait une opposition dont les esprits chagrins se sentaient choqués. On ne pouvait lui reprocher d’avoir l’éclat de ses vingt et un ans. Il semblait pourtant que la sensibilité et les convenances eussent exigé que cette lumière fût atténuée, filtrée avec soin. On lui aurait su gré de s’apitoyer sur la malade et sur elle-même. On eût aimé l’encourager. Les événements qui se préparaient ne vont pas habituellement sans un prélude d’attendrissement et de bavardage, dont certaines personnes se trouvaient frustrées.
Elle parut plus blâmable encore le jour où sa mère s’éteignit enfin. La famille, prévenue trop tard, arriva à grand’peine pour l’enterrement: un groupe mécontent d’oncles, de tantes et de cousins venus de tous les coins du département. Chacun trouvait quelque chose à redire dans la lettre qu’il avait reçue. Le temps était maussade. Il y avait dans le ciel d’avril un grand mouvement de nuées grises qui par moments se fondaient en pluie. La Garonne souillée par de récentes inondations traînait une eau rouge.
Dans l’omnibus qui la ramenait du cimetière, au trot pesant d’un lourd cheval noir, Paule avait écarté ses voiles de crêpe. La voiture descendit la pente raide du coteau. Elle tourna dans le village adossé au flanc du rocher et prit la route qui conduit au fleuve. La jeune fille avait les yeux fixés sur sa maison qui se rapprochait—une grosse maison de maître, carrée, en belle pierre, entourée d’arbres et de bâtiments d’exploitation. Elle se détachait sur le gris du ciel.