«Je le tiens, celui-là. Je pourrai le mener sans qu’il se méfie. Une tête d’enfant, pas de malice, un gars qui dit tout.»

Il avait son plan. Il s’introduirait bien dans la place un jour ou un autre; alors, ceux qui lui résisteraient, il les ferait partir; s’il le fallait, ils partiraient tous. Les nouveaux, ce serait lui qui les choisirait. Quand la demoiselle en aurait assez, il affermerait: peut-être pourrait-il acheter même, en payant à terme...

Il n’attendait plus qu’une occasion, refoulant sa bile. Tant de fois, avec ses grandes montées de colère, le bruit et les coups, il avait ruiné en une heure ses combinaisons. Pour celle-là, il ne tirerait pas sur le mors avant l’arrivée. Pourtant, à trop patienter, il avait manqué l’affaire des prés, et c’était une chose qu’il aurait longtemps à se reprocher.

Pouley surtout l’exaspérait. Un matin, l’ayant aperçu qui venait avec son cheval prendre la faneuse, il ne fut plus capable de se contenir; à peine l’eut-il vu passer, assis sur le siège de sa machine, comme en haut d’un énorme insecte aux pattes repliées, il mit son béret et traversa enfin la route.

La maison, toutes portes et fenêtres ouvertes, respirait ces brises du matin qui ont passé sur les brumes du fleuve et sur la rosée. Paule debout, en peignoir blanc, ses cheveux relevés à la hâte en un chignon bas, arrangeait des fleurs dans un vestibule carrelé qui faisait communiquer la salle à manger avec le salon. A côté d’elle, sur un guéridon d’acajou, recouvert d’une tranche de marbre gris, elle avait posé une brassée d’iris qu’elle venait de cueillir dans le jardin, tout mouillés encore. Elle aussi, la grande et claire jeune fille, avait sur son cou et dans ses cheveux quelques gouttes de cette eau céleste où demeure une douceur d’étoiles. Tout à l’heure, comme elle revenait dans une allée, tenant pressée dans ses bras la gerbe de fleurs, une branche basse l’avait effleurée.

L’homme apparut dans la porte ouverte, chétif et noiraud, grimaçant son meilleur sourire. Il semblait suer péniblement l’amabilité:

—On m’a dit que mademoiselle avait besoin d’un laboureur?

Paule se retourna, un peu étonnée, avec une expression de bonté sur sa bouche fraîche:

—Non, je n’ai demandé personne.

Il se rapprocha un peu, franchissant le seuil, et tortilla de longues offres de service...