Il resta un quart d’heure encore, faisant un pas, s’arrêtant, n’arrivant pas à épuiser ce qu’il voulait dire.
Mais dans la pensée de Paule bourdonnait une seule phrase, obstinée et étourdissante:
—Les Lafaurie étaient arrivés...
Le grand salon paraissait changé. Son air de froideur et de solitude s’était dissipé. Les boiseries peintes en vert qui le tapissaient répandaient dans la lumière déclinante une teinte douce; les meubles un peu disparates, hérités de deux ou trois générations, ne dessinaient plus un cercle muet. Cette causerie vive et familière, cette flamme de l’esprit les faisaient revivre.
Depuis qu’elle était maîtresse dans cette maison, Paule n’avait désiré aucun changement, éprouvant pour ces vieilles choses une affection mêlée de respect. Le fond de l’ameublement était formé par des fauteuils à médaillon. Des bandes de tapisserie tranchaient sur le velours émeraude qui les recouvrait. La rosace du tapis d’Aubusson, étalée devant la cheminée, les avait toujours vus groupés autour d’elle. Mais, dans leur assoupissement, avec M. Peyragay, le plein air de la vie venait de pénétrer. Le vieil avocat ouvrait toutes grandes les perspectives: la jeunesse, l’amour, ses lèvres d’enchanteur s’étaient usées à les glorifier, des ondes de joie se répandaient. Paule avait l’impression que son fardeau glissait, que ses yeux voyaient, et un contentement extraordinaire soulevait son être.
Dans cette voix qui engourdissait magiquement les juges, sous leur toque, les amollissait, les transportait dans un monde de philosophie et de bienveillance, elle entendait pour la première fois le chant de la vie. Ce chant n’était ni hésitant ni mélancolique. Il annonçait au contraire que la tristesse a tort, et qu’il en est de l’avenir ainsi que d’un banquet parfumé, orné, où il ne faut pas manquer de trouver sa place.
IX
Toute la société essaimée dans les domaines du coteau et au bord du fleuve se retrouvait le dimanche à l’église, pour la messe chantée de dix heures.
C’était un sujet de grande agitation pour la sacristine, qui avait la tâche de guider dans les rangées de la nef des familles si considérées, pouvant toutes prétendre aux meilleures places. Elle aurait aimé dispenser à chacune des faveurs spéciales. Cette répartition de prie-Dieu et de chaises devenait dans son esprit une question de préséances, qu’elle croyait fermement être la seule à pouvoir régler.
Pour les deux premiers rangs, les contestations n’étaient pas possibles: ils étaient réservés, par tradition, à une famille de la noblesse, presque une dynastie, patriarcale, nombreuse, de foi militante, dont trois générations apportaient chaque semaine au pied de l’autel le même type physique et moral fortement marqué. Mais, par derrière, les hésitations commençaient. Il fallait tenir compte des prie-Dieu marqués aux initiales de quelques dévotes, rétives et méfiantes dans leur robe noire, formant des îlots de résistance qu’il était impossible de déplacer. La question se grossissait, certains dimanches, de difficultés insoupçonnables, quand un groupement quelconque de la commune célébrait sa fête, poussant sous les voûtes décorées de guirlandes de mousseline un défilé de jeunes gymnastes, avec musique et bannière en tête, le groupe suranné et vénérable des vétérans de 70, ou le flot compact de la Société des Combattants. Ces jours-là, les fidèles étaient refoulés en désordre dans les bas côtés, où ils manifestaient par leur désir de s’agiter et de piétiner l’horreur qu’éprouvent toujours pour la compression et le manque d’air les natures villageoises, habituées à l’espace, et qui ne craignent rien tant que de ne pouvoir pas bien respirer.