En cinq minutes nous fûmes à l'hôtel du marquis; on servit aussitôt: je fus placé entre la marquise et son galant époux qui ne cessoit de me dire ce qu'il croyoit de très jolies choses. Trop occupé d'abord à satisfaire l'appétit tout à fait mâle que la danse m'avoit donné, je n'employai pour lui répondre que le langage des yeux. Dès que ma faim fut un peu calmée, j'applaudis sans ménagement à toutes les sottises qu'il lui plut de me débiter, et ses mauvais bons mots lui valurent mille complimens dont il fut enchanté. La marquise, qui m'avoit toujours considéré avec la plus grande attention, et dont les regards s'animoient visiblement, s'empara d'une de mes mains: curieux de voir jusqu'où s'étendroit le pouvoir de mes charmes trompeurs, j'abandonnai l'autre au marquis. Il la saisit avec un transport inexprimable. La marquise, plongée dans des réflexions profondes, sembloit méditer quelque projet important; je la voyois successivement rougir et trembler, et, sans dire un seul mot, elle pressoit légèrement ma main droite engagée dans les siennes. Ma main gauche étoit dans une prison moins douce; le marquis la serroit de manière à me faire crier. Charmé de sa bonne fortune, tout fier de son bonheur, tout étonné de l'adresse avec laquelle il trompoit sa femme en sa présence même, il poussoit de temps en temps de longs soupirs dont j'étois étourdi, et des éclats de rire dont le plafond retentissoit; ensuite, craignant de se trahir, cherchant à étouffer ce rire éclatant que la marquise auroit pu remarquer, peut-être aussi croyant me faire une gentillesse, il me mordoit les doigts.

La belle marquise sortit enfin de sa rêverie pour me dire: «Mademoiselle Duportail, il est tard, vous deviez passer la nuit entière au bal, on ne vous attend pas chez vous avant huit ou neuf heures du matin, restez chez moi; j'offrirois à toute autre un appartement d'amie, vous pouvez disposer du mien; je dois, ajouta-t-elle d'un ton caressant, vous servir aujourd'hui de maman, je ne veux pas que ma fille ait une autre chambre que la mienne, je vais lui faire dresser un lit près du mien…—Et pourquoi donc faire dresser un lit? interrompit le marquis; on est fort bien deux dans le vôtre; quand je vais vous y trouver, moi, est-ce que je vous gêne? j'y dors tout d'un somme, et vous aussi.» Et, finissant, il me donna amoureusement par-dessous la table un grand coup de genou qui me froissa la peau: je répondis à cette galanterie sur-le-champ de la même manière, et si vigoureusement qu'il lui échappa un grand cri. La marquise se leva d'un air alarmé. «Ce n'est rien, lui dit-il, ma jambe a accroché la table.» J'étouffois de rire, la marquise n'y tint pas plus que moi, et son cher époux, sans savoir pourquoi, se mit à rire plus fort que nous deux.

Quand notre excessive gaieté fut un peu modérée, la marquise me renouvela ses offres. «Acceptez la moitié du lit de madame, crioit le marquis, acceptez, je vous le dis, vous y serez bien, vous verrez que vous y serez bien. Je vais revenir tout à l'heure; mais acceptez.» Il nous quitta. «Madame, dis-je à la marquise, votre invitation m'honore autant qu'elle me flatte; mais est-ce à Mlle Duportail ou à M. de Faublas que vous la faites?—Encore cette mauvaise plaisanterie du comte, petite friponne! et c'est vous qui la répétez! Ne vous ai-je pas dit que je ne vous croyois pas?—Mais, Madame…—Paix, paix! reprit-elle en posant son doigt sur ma bouche; le marquis va rentrer, qu'il ne vous entende pas dire de pareilles folies. Cette charmante enfant! (elle m'embrassa tendrement) comme elle est timide et modeste! mais comme elle est maligne! Allons, petite espiègle, venez»: elle me tendit la main, nous passâmes dans son appartement.

Il étoit question de me mettre au lit. Les femmes de la marquise voulurent me prêter leur ministère; je les priai, en tremblant, d'offrir à leur maîtresse leurs services, dont je saurois bien me passer. «Oui, dit la marquise attentive à tous mes mouvemens, ne la gênez pas, c'est un enfantillage de couvent; laissez-la faire.» Je passai promptement derrière les rideaux; mais je me trouvai dans un grand embarras quand il fallut me dépouiller de ces habits dont l'usage m'étoit si peu familier. Je cassois les cordons, j'arrachois les épingles; je me piquois d'un côté, je me déchirois de l'autre; plus je me hâtois, et moins j'allois vite. Une femme de chambre passa près de moi au moment où je venois d'ôter mon dernier jupon. Je tremblai qu'elle n'entr'ouvrît les rideaux; je me précipitai dans le lit, émerveillé de la singulière aventure qui m'avoit conduit là, mais ne soupçonnant pas encore qu'on pût avoir, en couchant deux, d'autre désir que de causer ensemble avant de s'endormir. La marquise ne tarda pas à me suivre; la voix de son mari se fit entendre: «Ces dames me permettront bien d'assister à leur coucher? Quoi! déjà au lit!» Il voulut m'embrasser, la marquise se fâcha sérieusement; il ferma lui-même les rideaux, et, nous rendant le souhait que lui avoit fait le comte, il nous cria de la porte: «Une bonne nuit!»

Un silence profond régna quelques instans. «Dormez-vous déjà, belle enfant? me dit la marquise d'une voix altérée.—Ho! non, je ne dors pas!» Elle se précipita dans mes bras, et me pressa contre son sein. «Dieux! s'écria-t-elle avec une surprise bien naturellement jouée si elle étoit feinte, c'est un homme!» et puis, me repoussant avec promptitude: «Quoi! Monsieur, il est possible?…—Madame, je vous l'ai dit, répliquai-je en tremblant.—Vous me l'avez dit, Monsieur; mais cela étoit-il croyable? Il s'agissoit bien de dire! il ne falloit pas rester chez moi…, ou du moins il ne falloit pas empêcher qu'on vous dressât un autre lit…—Madame, ce n'est pas moi! c'est monsieur le marquis.—Mais, Monsieur, parlez donc plus bas… Monsieur, il ne falloit pas rester chez moi, il falloit vous en aller.—Hé bien, Madame, je m'en vais…» Elle me retient par le bras: «Vous vous en allez! où cela, Monsieur, et quoi faire? réveiller mes femmes, risquer un esclandre…, peut-être montrer à tous mes gens qu'un homme est entré dans mon lit; qu'on me manque à ce point?—Madame, je vous demande pardon, ne vous fâchez pas, je m'en vais me jeter dans un fauteuil.—Oui, dans un fauteuil! oui… sans doute, il le faut!… Mais voyez la belle ressource (en me retenant toujours par le bras). Fatigué comme il est! par le froid qu'il fait! s'enrhumer, détruire sa santé!… Vous mériteriez que je vous traitasse avec cette rigueur… Allons, restez là; mais promettez-moi d'être sage.—Pourvu que vous me pardonniez, Madame.—Non, je ne vous pardonne pas! mais j'ai plus d'attention pour vous que vous n'en avez pour moi. Voyez comme sa main est déjà froide!» et par pitié elle la posa sur son col d'ivoire. Guidé par la nature et par l'amour, cette heureuse main descendit un peu; je ne savois quelle agitation faisoit bouillonner mon sang. «Aucune femme éprouva-t-elle jamais l'embarras où il me met? reprit la marquise d'un ton plus doux.—Ah! pardonnez-moi donc, ma chère maman…—Oui, votre chère maman! vous avez bien des égards pour votre maman, petit libertin que vous êtes!» Ses bras, qui m'avoient repoussé d'abord, m'attiroient doucement. Bientôt nous nous trouvâmes si près l'un de l'autre que nos lèvres se rencontrèrent; j'eus la hardiesse d'imprimer sur les siennes un baiser brûlant. «Faublas, est-ce là ce que vous m'avez promis?» me dit-elle d'une voix presque éteinte. Sa main s'égara, un feu dévorant circuloit dans mes veines… «Ah! Madame, pardonnez-moi, je me meurs!—Ah! mon cher Faublas,… mon ami!…» Je restois sans mouvement. La marquise eut pitié de mon embarras qui ne pouvoit lui déplaire,… elle aida ma timide inexpérience… Je reçus, avec autant d'étonnement que de plaisir, une charmante leçon que je répétai plus d'une fois.

Nous employâmes plusieurs heures dans ce doux exercice; je commençois à m'endormir sur le sein de ma belle maîtresse, quand j'entendis le bruit d'une porte qui s'ouvroit doucement: on entroit, on s'avançoit sur la pointe du pied; j'étois sans armes dans une maison que je ne connoissois point; je ne pus me défendre d'un mouvement d'effroi. La marquise, qui devina ce que c'étoit, me dit tout bas de prendre sa place et de lui céder la mienne; j'obéis promptement: à peine m'étois-je tapi sur le bord du lit qu'on entr'ouvrit les rideaux du côté que je venois de quitter. «Qui vient me réveiller ainsi?» dit la marquise. On hésita quelques instans, ensuite on s'expliqua sans lui répondre. «Et quelle est cette fantaisie? continua-t-elle. Quoi! Monsieur, vous choisissez aussi mal votre temps, sans attention pour moi, sans respect pour l'innocence d'une jeune personne qui, peut-être, ne dort pas, ou qui pourroit se réveiller? Vous n'êtes guère raisonnable, je vous prie de vous retirer.» Le marquis insistoit, en balbutiant à sa femme de comiques excuses. «Non, Monsieur, lui dit-elle, je ne le veux point, cela ne sera point, je vous assure que cela ne sera point, je vous supplie de vous retirer.» Elle se jeta hors du lit, le prit par le bras et le mit à la porte.

Ma belle maîtresse revint à moi en riant. «Ne trouvez-vous pas mon procédé bien noble? me dit-elle; voyez ce que j'ai refusé à cause de vous.» Je sentis que je lui devois un dédommagement, je l'offris avec ardeur, on l'accepta avec reconnoissance; une femme de vingt-cinq ans est si complaisante quand elle aime! la nature a tant de ressources dans un novice de seize ans!

Cependant tout est borné chez les foibles humains: je ne tardai pas à m'endormir profondément. Quand je me réveillai, le jour pénétroit dans l'appartement malgré les rideaux; je songeai à mon père… Hélas! je me souvins de ma Sophie! une larme s'échappa de mes yeux, la marquise s'en aperçut. Déjà capable de quelque dissimulation, j'attribuai au chagrin de la quitter la pénible agitation que j'éprouvois; elle m'embrassa tendrement. Je la vis si belle! l'occasion étoit si pressante!… Quelques heures de sommeil avoient ranimé mes forces,… l'ivresse du plaisir dissipa les remords de l'amour.

Il fallut enfin songer à nous séparer. La marquise me servit de femme de chambre. Elle étoit si adroite que ma toilette eût été bientôt faite si nous avions pu sauver les distractions! Quand nous crûmes qu'il ne manquoit plus rien à mon ajustement, la marquise sonna ses femmes. Le marquis attendoit depuis plus d'une heure qu'il fît jour chez madame. Il me complimenta sur ma diligence. «Je suis sûr, me dit-il, que vous avez passé une excellente nuit»; et, sans me donner le temps de répondre: «Elle paroît fatiguée pourtant! elle a les yeux battus! Voilà ce que c'est que cette danse! on s'en donne par-dessus les yeux, et le lendemain on n'en peut plus! je le dis tous les jours à la marquise qui n'en tient compte: allons, il faut réparer les forces de cette charmante enfant, après cela nous la reconduirons chez elle.»

Ce nous la reconduirons étoit très propre à m'inquiéter. Je témoignai au marquis qu'il suffiroit que la marquise prît cette peine; il insista. La marquise se joignit à moi pour lui faire perdre cette idée; il nous répondit que M. Duportail ne pouvoit trouver mauvais qu'il lui ramenât sa fille, puisque la marquise seroit avec nous, et qu'il étoit curieux de connoître l'heureux père d'une aussi aimable enfant. Quelques efforts que nous fissions, nous ne pûmes l'empêcher de nous accompagner.