Lorsque, consacrant avec bonheur, par un mariage régulier, le lien illégitime qui l'unissait à sa «Lodoïska», il affirmera la droiture de ses intentions, la fermeté de ses sentiments, son respect de la légalité, c'est encore sous une impulsion absolument personnelle qu'il agira.
En politique, en amour, comme aussi en littérature, l'homme primitif, surgissant sans cesse chez Louvet aux côtés de l'homme social, dominera ce dernier, le conseillera, le retiendra sur la pente que le courant général rendait si glissante et si dangereuse même pour les gens de bon vouloir.
Pour apprécier sûrement son livre et sa vie, il faut dans les deux faire la part du feu, ou, ce qui serait plus exact, la part du temps: enfant du XVIIIe siècle finissant, Louvet eut les entraînements lascifs, les frivolités regrettables, les colères folles, les exaltations fâcheuses des phases diverses que marquèrent les années contenues entre 1760 et 1797, dates dont l'une rappelle sa naissance et l'autre sa mort; mais il eut également des admirations fécondes, des idées neuves et généreuses, des délicatesses exquises de cœur et d'esprit, qui, jointes au grand amour par lequel fut charmée et ennoblie sa trop courte existence remplie de si romanesques péripéties, le gardèrent foncièrement des corruptions qu'il savait si bien dépeindre, et stigmatiser à l'occasion.
Déclassé par le fait des revers de fortune qui atteignirent sa famille, dont l'origine nobiliaire n'est nullement contestée, Louvet de Couvray, après avoir passé dans la boutique de papeterie que ses parents tenaient au coin de la rue des Écrivains une enfance attristée par les préférences de son père pour un fils aîné, se trouva lancé en pleine société de l'ancien régime, à l'heure où, plus brillante, plus frivole, plus emportée que jamais vers les plaisirs des sens et de l'esprit, elle jouissait de son reste.
Heure étrange de décadence sociale, parée du charme morbide et grisant de ce qui va finir dans une dernière et trop ardente poussée de vie; heure de fièvre précédant la convulsion suprême qui allait briser cette aristocratie, sur les lèvres de laquelle se retrouvaient à la fois la grimace railleuse de Voltaire, le sourire licencieux de la Dubarry, l'outrecuidante et spirituelle impertinence de Rivarol, tandis qu'au fond, en cherchant bien, derrière le sourire, on sentait sourdre les découragements du vice, si imparfaitement voilé, d'ailleurs, par les emphatiques envolées du faux idéal de passion inventé par Rousseau.
A cette heure-là, l'œuvre de la période philosophique, en ce qu'elle eut de néfaste, était parachevée, et celle de la période révolutionnaire, avec tous ses fruits connus, était en germe.
Les causeries pétillantes de verve des salons, les aventures libertines des boudoirs, les sentimentalités des correspondances amoureuses que se préparaient à troubler les clameurs populacières de la foule ameutée autour des échafauds, les éventualités tragiques de l'exil et de l'incarcération, les liaisons faites de caprice sensuel qu'allaient remplacer les dévouements sublimes des tendresses nées de l'épreuve et de la douleur, toute cette fantasmagorie chatoyante d'un monde pimpant, étincelant, paré, philosophant et marivaudant, vivant dans un nuage de poudre à la maréchale, pivotant allègrement sur ses talons rouges au bord du plus effroyable des précipices que l'imprévoyance d'une génération puisse creuser; tel fut le milieu où s'épanouit la jeunesse de Louvet, où s'éveillèrent ses curiosités et ses ardeurs d'adolescent, ses rêves de succès littéraires.
Lorsqu'il publia, en 1787, la première partie du Faublas, qui ne devait être entièrement terminé qu'en 1789, Louvet n'avait pas vingt-huit ans.
Entré vers sa dix-septième année, comme secrétaire, chez M. Dietrick, minéralogiste distingué, le fils du papetier n'en était pas à ses débuts, du reste, lorsqu'il écrivit son célèbre roman. Déjà un triomphe éclatant avait mis en lumière Louvet, chargé, tout en rédigeant pour son maître des mémoires qui parurent imprimés dans le recueil de l'Académie, de prendre en main les intérêts d'une candidate au prix Monthyon.
Récemment fondé, ce prix allait être donné pour la première fois, lorsqu'on s'adressa au jeune secrétaire de M. Dietrick pour présenter et soutenir les droits d'une pauvre servante devenue l'appui volontaire de ses maîtresses tombées dans une affreuse misère.