Cette fatale lettre n'étoit pas signée. Le chagrin dont elle me pénétra est plus facile à imaginer qu'à décrire. Sophie ne m'aimoit pas! Sophie ne vouloit plus me voir! Je tombai dans un accablement profond, dont je ne sortis que pour verser un torrent de larmes: si du moins Rosambert étoit là, il m'aideroit de ses conseils, il me donneroit quelque consolation.

Je me levai brusquement, j'essuyai mes yeux, je volai chez la bijoutière. Elle n'étoit plus au comptoir! Rosambert n'étoit plus dans la boutique! Je parus si fâché de ce contre-temps qu'une demoiselle de magasin eut pitié de moi. Elle me dit que, si je voulois entrer au café de la Régence, qu'elle me montra à dix pas de là, elle iroit avertir le comte, qui n'étoit pas loin, et qui ne manqueroit pas de me rejoindre dans une demi-heure au plus tard.

J'entrai dans ce café de la Régence. Je n'y vis que des gens profondément occupés à préparer un échec et mat. Hélas! ils étoient moins recueillis, moins rêveurs, moins tristes que moi. Je m'assis d'abord près d'une table, mais, l'agitation que j'éprouvois ne me permettant pas de rester en place, bientôt je me promenai à grands pas dans le café silencieux. Bientôt aussi l'un des joueurs, haussant la voix, levant la tête et frottant ses mains, dit d'un ton fier: «Au roi!—Grand Dieu! s'écria l'autre, la dame forcée! la partie perdue! Une partie superbe!… Oui, oui, Monsieur, frottez vos mains! Vous vous croyez un Turenne! Savez-vous à qui vous devez l'obligation de ce beau coup? (Il se tourna de mon côté.) A monsieur. Oui, à monsieur. Maudits soient les amoureux!» Étonné de la manière vive dont on m'apostrophoit, j'observai au joueur mécontent que je ne comprenois pas… «Vous ne comprenez pas! Eh bien! regardez-y; un échec à la découverte!—Eh bien! Monsieur! qu'a de commun cet échec…—Comment! ce qu'il a de commun! Il y a une heure, Monsieur, que vous tournez autour de moi. «Et ma chère Sophie par-ci, et ma jolie cousine par-là…» Moi, j'entends ces fadaises, et je fais des fautes d'écolier… Monsieur, quand on est amoureux, on ne vient pas au café de la Régence.» J'allois répliquer; il continua avec violence: «Un échec à la découverte, il faut couvrir le roi; seul moyen de sauver… On profite des distractions que ce monsieur me donne!… Un misérable coup de mazette! Un homme comme moi!» (Il se retourna vers moi.) «Monsieur, une fois pour toutes, sachez que toutes les cousines du monde ne valent pas la dame qu'on me force… Elle est forcée! Il n'y a pas de ressource… Au diable soient la bégueule et son doucereux amant!»

De toutes les exclamations du joueur, la dernière fut celle qui me piqua le plus. Emporté par ma vivacité, je m'avançai brusquement; mais, chemin faisant, je rencontrai sur la table voisine un échiquier qui débordoit: mes boutons l'accrochèrent, il tomba; les pièces roulèrent de tous côtés. Voilà pour moi deux adversaires nouveaux. L'un me dit: «Monsieur, prenez-vous quelquefois garde à ce que vous faites?» l'autre s'écrie: «Monsieur, vous m'enlevez une partie!…—Vous? vous aviez perdu, interrompt son adversaire.—J'avois gagné, Monsieur.—Cette partie-là, je l'aurois jouée contre Verdoni!—Et moi, contre Philidor.—Eh! Messieurs, ne me rompez pas la tête! je vais la payer, votre partie!—La payer! vous n'êtes pas assez riche.—Que jouez-vous donc?—L'honneur.—Oui, Monsieur, l'honneur. Je suis venu en poste tout exprès pour répondre au défi de monsieur,… de monsieur qui croit n'avoir pas d'égal! Sans vous je lui donnois une leçon!—Une leçon! eh mais, vous êtes fort heureux que l'étourderie de monsieur vous ait sauvé: je forçois la dame en dix-huit coups!—Et vous n'alliez pas jusqu'au onzième, en moins de dix vous étiez mat.—Mat! mat! C'est pourtant vous, Monsieur, qui êtes cause que l'on m'insulte!… Apprenez, Monsieur, que dans le café de la Régence on ne doit pas courir.» (Alors un autre joueur se leva:) «Eh! Messieurs, dans le café de la Régence on ne doit pas crier, on ne doit pas parler. Quel train vous faites!»

D'autres encore se mêlèrent de la querelle; et, comme j'étois l'auteur de tout le mal, chacun me gourmandoit; je ne savois plus à qui répondre, quand Rosambert entra. Il eut beaucoup de peine à me tirer de là: nous nous sauvâmes au Palais-Royal.

Je pris Rosambert à l'écart; je lui montrai la lettre de Sophie. «Et voilà ce qui vous afflige? me dit-il après l'avoir lue… Mais vous devriez baiser cent fois cette lettre-là!—Ah! Rosambert, est-ce donc le moment de plaisanter?—Je ne plaisante pas, mon ami, vous êtes adoré.—Mais vous n'avez donc pas lu?—J'ai lu, et je vous répète que vous êtes adoré.—Rosambert, nous sommes mal ici, revenez chez moi.»

En chemin, le comte me dit: «Sophie a cessé ses visites au parloir à l'époque de votre liaison avec Mme de B… C'est à cette époque aussi que les insomnies ont commencé; c'est alors qu'elle a eu ce que mademoiselle votre sœur appelle la fièvre. Elle a désiré la recette, elle l'a demandée indirectement. Il y a plus, le remède avoit fait un excellent effet, puisqu'hier, à midi, Mlle de Pontis se portoit mieux. Il faut donc conclure de tout cela que, dans l'après-dînée d'hier, il s'est passé quelque chose d'extraordinaire au couvent. N'en doutez pas, mon ami, cette lettre est l'effet d'une ruse du baron, ou d'une naïveté d'Adélaïde, ou d'une indiscrétion de M. Person. Au reste, le ton de cette épître prouve que vous êtes aimé. Un aveu tacite est même échappé à la jeune personne. Elle vous fait de terribles reproches! Vous avez cru qu'elle vous aimoit! elle ne peut supporter cette idée; mais elle ne dit nulle part qu'elle ne vous aime pas.»

Tout ce que Rosambert me disoit me paroissoit fort raisonnable; cependant mon cœur étoit oppressé. Les amans espèrent follement, ils s'alarment de même.

«Savez-vous bien, reprit le comte, qu'elle est assez bien tournée, sa douce épître? Oh! la jolie cousine ne vous aura pas écrit dix fois que vous trouverez son style tout à fait formé!—Rosambert, que vous êtes cruel avec votre gaieté!»

Jasmin rentroit chez moi en même temps que nous, il me dit qu'il venoit de chez madame la marquise. «Eh bien, Monsieur, j'ai parlé à Mlle Justine; elle m'a fait attendre assez longtemps, et elle est enfin revenue me dire que madame étoit très sensible à votre attention; que madame s'étoit sentie fort incommodée hier en rentrant, que le docteur lui avoit trouvé un peu de fièvre ce matin.—Voyez, Rosambert, voyez comme je suis malheureux! elles ont toutes deux la fièvre en même temps! Celle que j'adore ne veut plus me voir!…—Et je ne verrai pas aujourd'hui celle qui m'amuse! ajouta le comte en me contrefaisant. Pauvre jeune homme! que je le plains!… Mon cher Faublas, consolez-vous. Pour guérir les maux que vous avez causés, vous serez tout seul plus docteur que tous les docteurs de la faculté. Mais, quoique la maladie de la jolie cousine soit à peu près celle de l'aimable marquise, je prévois cependant qu'il y aura quelque différence dans le traitement. On cherchera dans les yeux de la jolie demoiselle s'il n'y a pas quelque reste d'émotion; on prendra sa main pour tâter le pouls qui pourroit être un peu élevé; peut-être même qu'il faudra voir si sa bouche n'a rien perdu de sa fraîcheur… Mais pour la belle dame! oh! l'examen sera plus long, plus sérieux! Vous serez obligé de la considérer de plus près, et plus généralement… de la tête aux pieds! mon ami!… Je crois même que la méthode de ce M. Mesmer… Oui, Chevalier, oui, un peu de magnétisme!—De grâce! trêve de plaisanterie! Rosambert, occupez-vous avec moi de Sophie… Tâchons d'abord de découvrir ce qui m'a valu cette cruelle lettre; voyons ensuite par quels moyens je pourrois avoir une entrevue, une explication avec ma jolie cousine.—Très volontiers, mon cher Faublas; commençons par appeler M. Person.»