Cependant Faublas, susceptible d'un idéal qui a pour aspiration définitive une union légitime et honorable, ne porte aucune atteinte par sa manière de penser, s'il y manque par sa manière d'agir, à ce respect des lois sociales dont font aujourd'hui si bon marché les tristes et ignobles poursuivants des prostituées, héroïnes de prédilection de tant de romans contemporains.

Louvet, qui dans son livre n'insulte ni la femme, ni le mariage, ni l'amour, ne se désintéresse pas de la famille; il lui fait jouer son rôle dans cette odyssée de boudoir, qui est en même temps une peinture de mœurs si bien faite, et, quand il la montre manquant à ses devoirs, le sens moral de l'homme corrige à propos les audaces du romancier.

La scène entre Faublas et son père, lorsqu'ils se retrouvent tous deux, par hasard, chez Coralie, est un petit chef-d'œuvre de moraliste bien inspiré: forcé de rougir devant son fils qui le surprend en mauvais lieu, le baron de Faublas, déchu de son droit de contrôle paternel par la légèreté de sa propre conduite, sent se fondre dans une immense tristesse son étonnement mêlé de colère et ses bouffées de vice. Comme revenu à lui-même, il stigmatise avec conviction, devant le chevalier, cette existence de débauches qui ménage de telles rencontres! Comme il en dévoile les dangers, les dégoûts, les hontes!

Ce n'est plus le viveur titré, hautain et sceptique, impertinent et libertin, du XVIIIe siècle, qui parle par la bouche du baron de Faublas, c'est un chef de famille navré, humilié, repentant, qui se révèle vraiment père au milieu de l'abjection dont la présence de son fils lui fait comprendre, pour la première fois, toute la profondeur.

Ce n'est pas Louvet qui s'avisera de poétiser, de déifier la courtisane. La vraie femme, selon lui, c'est celle qu'on peut également aimer et estimer. Aussi donnera-t-il à sa chère compagne le nom de la seule héroïne vertueuse de son livre. Et quand nous disons la seule, nous nous trompons, car il y a encore la sœur aimable et sage du trop ardent chevalier, cette Mlle de Faublas, type charmant d'honnête personne, se détachant gracieuse et chaste sur le fond licencieux de l'époque.

A côté de ces deux femmes, le père de Sophie, défenseur implacable de l'honneur de sa fille, outragée par Faublas, vient compléter le tableau de cette famille aimante et protectrice, dont la double mission est de consoler et de diriger.

Nous ne chercherons donc pas davantage à défendre contre le grief d'immoralité une œuvre dont le côté licencieux est traité avec une légèreté de touche qui doit lui valoir la plus complète indulgence. Louvet, habile dans la périphrase, cette nécessité qui s'impose lorsque les sujets en cause sont des souvenirs d'alcôve, a eu des tours ingénieux et exquis dans Faublas. A l'inverse de Richardson, qui dira crûment dans Paméla ou la Vertu récompensée, en parlant d'un maître trop entreprenant vis-à-vis de sa servante: «Il lui mit la main dans le sein», le narrateur des aventures de Faublas tracera cette phrase délicate pour souligner les premières hardiesses du chevalier, entourant de ses bras le cou de la belle marquise de B…: «Mon heureuse main, guidée par le hasard et par l'amour, descendit un peu plus bas.»

En sachant bien dire que ne peut-on dire?

Louvet, du reste, est coutumier de ces périodes finement gazées avec lesquelles alterne, il est vrai, le terme visiblement suranné, défaut prévu plus que regrettable, étant donnée l'époque où parut le roman.

N'en est-il pas des ouvrages dont l'archaïsme complète la physionomie comme de ces objets anciens dont le moindre détail authentique, fût-il d'un goût douteux, vaut tous les perfectionnements récemment inventés, la modernité effaçant le caractère le plus intéressant des choses: celui du temps. Ce caractère-là, certes, ne manque pas au Faublas. On y voit clairement la transformation de la littérature française, telle que la produisit l'avènement de J.-J. Rousseau, et sa domination sur les esprits de la fin du siècle. La facture sobre et correcte des écrivains de la phase classique, si brillamment représentée au XVIIe siècle, et le tour spirituel, incisif, plus railleur qu'exalté, des Voltairiens proprement dits, ne se retrouvaient plus guère dans les publications emphatiques d'une époque passionnée pour le Contrat social et la Nouvelle Héloïse. Louvet, tout aimable conteur qu'il fût, ne put se défendre de cet enveloppement qui, en lui enlevant certain naturel, le range au nombre des écrivains typiques de son temps.