Mon père dit alors: «Pourquoi voulez-vous absolument passer des nuits hors de l'hôtel? Les journées ne sont-elles pas assez longues? Voyez à quels dangers vous expose votre indocilité!» Je m'excusai de mon mieux. «Votre santé que vous détruisez! poursuivit le baron.—Ah! mon père, jamais reproche ne fut moins mérité; si vous saviez comme j'ai été sage cette nuit!—Mon fils, croyez-vous parler encore au marquis de B…?—Assurément non, mon père; mais je vous assure que je pourrois passer dans l'année trois cent soixante-cinq nuits comme la dernière, sans que ma santé en souffrît la moindre altération; et si vous me permettiez de vous faire le détail…—Non, mon ami, gardez cela pour M. de Rosambert.» Le baron ajouta: «Adélaïde, M. Duportail, vous et moi, nous sommes invités pour demain à dîner chez M. le duc de ***, à l'entrée du boulevard Saint-Honoré. Si le temps change, s'il fait beau, nous partirons de bonne heure. Vous ferez tous trois un tour de promenade dans les Tuileries; moi, je monterai un instant au château: j'ai à parler à M. de Saint-Luc, qui y loge. N'oubliez pas cela, je vous prie, et soyez prêt de bonne heure.»

Justine étoit chez moi quand j'y arrivai. La marquise avoit ressenti de mortelles inquiétudes en apprenant qu'un voleur, caché dans la chambre de Justine, avoit été arrêté et conduit chez un commissaire, où M. de B… s'étoit aussitôt transporté. Elle avoit chargé sa femme de chambre, non moins tremblante, de courir chez moi, d'y attendre mon retour, et de me prier de l'instruire exactement d'une rencontre dont les suites pouvoient être sérieuses. Justine pleura quand elle sut que je l'avois sacrifiée pour sauver sa maîtresse. «Je sens bien, me dit-elle, que cela ne pouvoit se faire autrement; mais monsieur va dire qu'il faut qu'on me chasse; et madame, déjà fâchée contre moi, saisira peut-être avec plaisir cette occasion de me renvoyer.» Je consolai la pauvre fille en l'assurant que je lui trouverois une place, et que, dans tous les cas, je ne l'abandonnerois pas.

Dès que Justine fut partie je changeai d'habits, je me débarbouillai, et je courus chez Rosambert, à qui je racontai les joyeux accidens de la nuit passée. Je lui dis ensuite que, s'il vouloit voir Adélaïde, il se trouvât le lendemain aux Tuileries, dans l'allée qu'on appelle l'allée du Printemps. Le comte me promit qu'il y seroit avant midi.


Dans l'après-dîner je reçus une visite de Derneval, qui m'annonça que la nuit du lendemain nous verroit au couvent, quelque temps qu'il fît. «Mon cher Faublas, ajouta-t-il, nous allons nous séparer!—Comment?—Les affaires qui me retenoient ici sont terminées; tout est préparé pour la grande entreprise que je médite depuis plusieurs mois. Dans la nuit de demain j'enlève Dorothée.—Ah! Derneval, et comment verrai-je ma Sophie quand vous nous aurez abandonnés?—N'avez-vous pas votre pavillon?—Mais la grille du jardin?—Vraiment vous avez raison, je n'y songeois pas.—Derneval, pourriez-vous livrer au désespoir votre ami et l'ami de votre amante?—Non, Chevalier, non, je parlerai à Dorothée, nous ne partirons pas que vous n'ayez une clef de la grille; croyez que, s'il le faut, je différerai d'un jour l'exécution de mes projets.»

RECONNAISSANCE DE DORLISKA

Derneval me laissa livré à des réflexions cruelles, qui m'agitèrent toute la soirée et toute la nuit suivante. «Il part, me disois-je, il part avec ce qu'il aime! et moi je reste, et peut-être ne verrai-je plus ma Sophie! Sophie osera-t-elle ouvrir cette grille? osera-t-elle venir seule au jardin? Et puis l'enlèvement de Dorothée ne fera-t-il pas dans ce couvent un éclat terrible? Ne prendra-t-on pas les plus sages précautions pour empêcher qu'à l'avenir un pareil attentat ne se renouvelle? Le jardin ne sera-t-il pas mieux gardé qu'auparavant? Ah! ma jolie cousine, il ne me sera plus permis que de t'apercevoir quelquefois à travers les jalousies de mon pavillon. Ah! Derneval! ah! Dorothée! vous nous abandonnez! est-ce là ce que vous nous aviez promis?…» C'est ainsi que, ne prévoyant pas les grands événemens qui se préparoient, je reprochois à Derneval son départ précipité, que bientôt j'allois désirer plus ardemment que lui.

Il y eut encore cette nuit un brouillard épais, qui tomba au lever du soleil. Le baron, plus tôt éveillé qu'à l'ordinaire, trouva que le temps étoit humide et froid. Il ne savoit s'il iroit chercher Adélaïde, il craignoit que sa chère fille ne s'enrhumât. J'observai à mon père que le soleil alloit échauffer l'air, et qu'aucune journée de l'automne ne seroit plus belle. M. Duportail, qui arriva sur les dix heures, fut de mon avis: nous allâmes tous trois chercher ma sœur à son couvent, et bientôt nous descendîmes aux Tuileries. Le baron ordonna à ses gens d'aller nous attendre au Pont-Tournant. «Je monte, nous dit-il, chez M. de Saint-Luc, promenez-vous…—Dans l'allée du Printemps, mon père?—Oui. Je suis à vous tout à l'heure.»

Nous fîmes plusieurs tours d'allée: Rosambert parut enfin; il remercia le hasard qui lui procuroit une aussi heureuse rencontre. Il fit à Adélaïde tous les complimens qu'elle méritoit, et pendant un quart d'heure il s'occupa tellement de la sœur que le frère étoit oublié. Cependant je faisois mille efforts pour m'attirer son attention. Impatient de le consulter sur les malheurs nouveaux qui menaçoient mes amours, je le pris par le bras, et le priai de m'accorder un moment. Il daigna enfin m'entendre: nous doublâmes le pas sans nous en apercevoir. Ma sœur, qui ne pouvoit régler sa marche sur la nôtre, resta derrière, accompagnée seulement de M. Duportail. Nous ne songeâmes à revenir sur nos pas que quand nous fûmes au bout de l'allée. En nous retournant, nous vîmes Adélaïde fort loin de nous, au milieu de trois hommes: nous nous hâtâmes d'approcher. A quelque distance nous reconnûmes dans les deux nouveaux venus mon père et M. de B…; ils se parloient avec chaleur. «Courons vite, me dit Rosambert, il se fait là-bas quelque quiproquo.» Au moment où nous arrivâmes, le marquis disoit à mon père: